Louis Dantin
Le coffret de Crusoé
BeQ
Louis Dantin
1865-1945
Le coffret de Crusoé
Poésies
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection Littérature québécoise
Volume 30 : version 1.1
2
« J’étais depuis longtemps dans mon île, et toute
trace du bateau qui m’y avait jeté avait disparu,
lorsqu’un matin la mer déposa sur le sable un coffret
aux cercles rouillés, aux planchettes rongées par les
vagues ; et, l’ouvrant, j’aperçus une masse de feuillets
jaunis, aux lignes à peine déchiffrables, où pourtant je
reconnus ma propre écriture et des cahiers secrets
auxquels j’avais confié les souvenirs et les rêves de ma
jeunesse. »
Robinson Crusoé
Passage inédit.
3
Le coffret de Crusoé
Selon la version des Éditions Albert Lévesque,
Librairie d’action canadienne-française Ltée, Montréal, 1932.
4
I
Chanson grave
5
Optimisme
Rien n’est souffrant ou vil qu’un idéal n’élève
Et qui n’ait son reflet dans le prisme du Beau :
L’anémone parfume et fleurit le tombeau
Et toute fange est d’or quand le soleil se lève.
Tout être déchiré rayonne en son lambeau ;
Toute corruption élabore une sève ;
Dans le cerveau meurtri le chef-d’œuvre s’achève
Et dans les nuits du cœur l’incendie est flambeau.
La bataille est riante aux lèvres de l’Histoire
Et le sang répandu coule en fleuve de gloire ;
Laïs se transfigure aux doigts chastes de l’Art ;
Les pleurs sont des rubis dans le vers qui les chante ;
La mort est belle aux sons des harpes de Mozart,
Et l’enfer est divin dans l’extase du Dante.
6
Les étoiles
Par les soirs somnolents d’été, lorsque l’azur
A bruni ses derniers reflets d’or ou d’opale,
Chaque étoile, à son rang, dans le ciel vaste et pur
Arrive, et lentement suspend son flambeau pâle.
Bientôt leurs légions se pressent ; d’un vol sûr
Toutes vont déployant leur splendeur virginale
Et, sous leurs diamants de feu, l’éther obscur
Brille comme un manteau de reine orientale.
Étoiles, qui donnez à l’espace des fleurs,
Des sourires aux nuits, des hymnes au silence,
Et des rayons à l’ombre et du calme à nos pleurs ;
Quand vous montez, la paix pour mon âme commence,
Car je crois, devinant vos mystiques lueurs,
Dans vos yeux d’infini lire l’Amour immense.
7
Le nénuphar
Le marais s’étend là, monotone et vaseux,
Plaine d’ajoncs rompus et de mousses gluantes,
Immonde rendez-vous où mille êtres visqueux
Croisent obscurément leurs légions fuyantes.
Or, parmi ces débris de corruptions lentes,
On voit, immaculé, splendide, glorieux,
Le nénuphar dresser sa fleur étincelante
Des blancheurs de la neige et de l’éclat des cieux.
Il surgit, noble et pur, en ce désert étrange,
Écrasant ces laideurs qui le montrent plus beau,
Et, pour lui faire un lit sans tache en cette fange,
Ses feuilles largement épandent leur rideau,
Et leur grand orbe vert semble être, au fil de l’eau,
Un disque d’émeraude où luit une aile d’ange.
8
Les berceaux
Dans les berceaux fleuris, encourtinés de soie,
Sur le duvet léger et chaud comme les nids,
Les petits sont couchés, par leurs mères bénis,
Souriant à l’azur où leur regard se noie.
Ils ont la pureté des sommets infinis
Et leur grâce comme un reflet d’astres chatoie ;
Ils sont le val splendide et calme où se déploie
L’orgueil des lacs que les fanges n’ont pas ternis.
Mais, captifs de l’extase, ils n’ont pas vu deux spectres
Surgir aux rideaux bleus, deux rivales Électres,
Farouches, l’œil flambant d’un mystère fatal.
C’est la Mort et la Vie : et chacune se penche
Sur l’ange qu’elle guette ; et d’un geste brutal
Chacune vers soi tire une menotte blanche.
9
Soleil d’hiver
Il est midi : dans l’air limpide et transparent
La lumière se joue et chatoie et rayonne
Comme au ciel tropical et sur le sable errant
Des déserts enflammés que la soif aiguillonne.
Mais ici le rayon se heurte en frémissant
Au grand linceul glacé dont le sol s’environne
Et la neige, éployant son cristal monotone,
Le rejette aussitôt vers l’astre éblouissant.
Et le soleil de feu et la plaine de glace
Sont là, rivaux altiers se défiant en face,
Se pressant, s’étreignant, corps à corps enlacés ;
Sans que l’effort constant lasse leur calme audace,
Sans que le flocon croule à la flamme tenace,
Sans que le rayon cède et dise : « C’est assez. »
10
Petit nuage
J’ai vu, dans la splendeur tranquille du couchant,
Un nuage d’ouate et de pourpre légère,
Tel un vaisseau dont le fantôme s’exagère
Sur le fond d’une mer d’améthyste et d’argent ;
Tel un voile de gaze impalpable, flottant
À l’aventure, au souffle fou d’une chimère,
Ou telle la fumée instable que libère
Un encensoir sous une brise palpitant.
Le prisme se jouait dans sa frange irisée,
Et je l’imaginais, sur sa route d’azur,
Peuplé de rêves doux, d’âmes au geste pur,
Tout sonore d’oiseaux et gonflé de rosée.
11
Le soleil descendait, et la lueur rosée
Se fondit dans un gris-perle de clair-obscur,
Et le flocon errant, en un contour plus dur,
Parut là-haut le globe éteint d’une fusée.
Mais soudain l’Atlantique avide engloutit l’astre,
Et, parmi le fracas horrible du canon,
Le nuage a vomi, larve atroce et sans nom,
Un avion sanglant ferré pour le désastre.
12
Mosaïque ancienne
La noble Théléa, la fille de Byzance,
Porte au front la splendeur chaste de ses vingt ans,
Et ses doigts délicats lustrés de diamants
Tiennent pour sceptre l’or, la grâce et la puissance.
Or le seigneur Quintus, que toute gloire encense,
A suspendu son âme à ses cheveux flottants,
Et l’on verra, ce soir, enivrés de printemps,
Les jeunes fiancés sceller leur alliance.
Déjà le seuil résonne au pas des coursiers roux
Et la cithare berce à ses préludes doux
Les chœurs enguirlandés de jacinthe et de rose ;
Mais la vierge s’enfuit en sa cellule close,
Car elle a dans son cœur choisi pour seul époux
Le Christ, qui lui sourit dans une apothéose.
13
Évocation
Lorsque le soir s’abat sur ton sourcil géant
Et que, plus fantastique, au bord du flot béant
Québec, ta grande ombre se penche,
Comme portée au vol de vents magiciens,
Vers toi furtivement l’âme des jours anciens
Accourt, mystérieuse et blanche.
Le jour est aux vivants, à ces fils nés d’hier
Et que demain appelle, et qui de leur pas fier
Foulent tes places et tes rues ;
Mais le passé frissonne et flotte dans la nuit ;
Et tu t’émeus à voir, dans ses ombres, sans bruit
Glisser les gloires disparues.
14
Ils sont là tous, tous les héros, tous les vainqueurs,
Tous les vaincus, tous les martyrs, tous les grands cœurs,
Marins, femmes, soldats ou prêtres ;
Et dans tes murs ayant leur cendre pour ciment
Ils refont chaque nuit mélancoliquement
La procession des ancêtres.
Car il faut que leur nom aille aux siècles lointains ;
Car il faut que leur race achève les destins
Dont ils la laissèrent gardienne :
Ô Québec ! si leur vision hante tes soirs,
C’est pour hausser ton âme et grandir tes espoirs,
C’est pour que Québec se souvienne.
15
La mort de Champlain
Sur un rocher neigeux, dans un pays perdu
Que le grand fleuve mire à ses eaux solitaires,
Le héros, l’œil hanté de visions austères,
S’endort, comme accablé de son labeur ardu.
Quelques soldats obscurs environnent sa couche,
Braves qu’avait gagnés son rêve conquérant,
Et ces fils éperdus recueillent en pleurant
Les syllabes d’espoir qui tombent de sa bouche.
Nulle femme ne lui murmure un cher adieu ;
Aucun baiser d’épouse, ou de fille ou d’amante,
N’attendrit son instant suprême, que tourmente
La seule passion de la France et de Dieu.
16
Comme un gage de paix pour l’heure redoutée,
Un prêtre, compagnon d’œuvres et de combat,
Au chevalier pieux offre, sur son grabat,
Cette croix qu’en ce sol naguère il a plantée.
La stupeur se répand dans la bourgade en deuil,
Sur les cœurs atterrés l’effroi plane en silence,
Et chacun se demande : « Est-ce notre existence
Que cet homme en mourant va clouer au cercueil ? »
Autour, la forêt vierge et les savanes bleues
Où glissent le Mohawk et le Tsonnontouan ;
Puis les déserts sans fin, puis le morne océan :
La France est par delà, si loin, à mille lieues !
Et le calme héros expire sans renom,
Sans une voix chantant sa pénible épopée,
Sans savoir si quelqu’un reprendra son épée,
Sans laisser même un fils pour porter son grand nom.
17
Mais qu’importe l’oubli lorsque l’œuvre demeure
Et qu’au Christ, à la France, un royaume est acquis ?
Mais, au soir des combats, sur le tertre conquis
Quand flotte le drapeau, qu’importe que l’on meure ?
Peut-être à ses yeux clos brille alors le secret
Des triomphes futurs, des grandes destinées,
D’une gloire qui vient par delà les années,
Et, comme sans remords, il tombe sans regret.
À cette heure, bien mieux que le bronze ou la pierre,
L’avenir, ô Champlain ! te consacre un autel.
Vois ! après trois cents ans, tout un peuple immortel
Germe sur ton cercueil et vit de ta poussière.
18
II
Chanson mystique
19
L’hostie du maléfice
Légende chrétienne
I
Ce soir-là, le seigneur Guido, comte d’Ystel,
S’enferma, soucieux et sombre, en son castel,
Et quand, sous les préaux garnis de vieilles armes,
L’ombre noire eût tendu son voile solennel,
Seul, et le cœur broyé, pleura toutes ses larmes.
Or, l’éther s’enivrait des baumes du printemps,
Et le seigneur d’Ystel atteignait ses vingt ans !
À l’âge du bonheur les larmes sont amères ;
Plus tard l’âme se trempe, et les pleurs moins brûlants
En des sillons connus roulent de nos paupières.
20
Lui, parmi sa détresse et parmi ses sanglots,
Faisait monter sa plainte en de sinistres flots :
« Dieu puissant, disait-il, et qui vois ma torture,
Es-tu donc de moitié dans les cruels complots
Que trame le destin contre ta créature ?
« Berthe, mon seul amour, l’épouse de mon cœur
Et la fleur de ma vie expire ! un mal vainqueur
La consume et l’entraîne en sa course mortelle ;
Et tu sembles narguer d’un sourire moqueur
Mon désespoir brûlant qui t’invoque pour elle !
« Dix mois à peine, hélas ! comme un jour qui s’enfuit
Ont passé sur l’éclat de cette ardente nuit
Où nos âmes chantaient aux fêtes nuptiales ;
Et déjà mon amour, portant son premier fruit,
M’abandonne et s’enfonce aux ombres glaciales !
21
« Pourtant je t’ai prié, mon Dieu, d’un cœur d’enfant ;
J’ai ployé les genoux chaque jour, et souvent
J’ai prolongé ma veille en mes nuits solitaires ;
J’ai prodigué l’aumône aux portes du couvent
Et j’ai de mes deniers doté deux monastères.
« On m’a vu, mendiant et le cierge à la main,
Ensanglantant mes pieds aux ronces du chemin,
Gravir le mont abrupt où celui qui supplie
Est plus près, disait-on, de ton secours divin,
Étant plus près du cœur de ta Mère Marie.
« Et j’ai jeûné, souffrant la faim, pour te fléchir,
Et, vieillard à vingt ans, sevré de tout plaisir,
J’ai condamné ma chair aux rigueurs du cilice ;
Toi, Seigneur, insensible et sourd à mon soupir,
Chaque jour dans mon cœur tu creusais le supplice !
22
« Et ma Berthe se meurt !... Ce soir en la laissant
J’ai deviné l’adieu de son œil languissant
Et j’ai senti la mort au froid de son étreinte ;
Sa parole a vibré d’un solennel accent
Et chacun de ses mots semblait un glas qui tinte.
« O Dieu ! non, tu n’es pas le Père de douceur,
Puisque, par ton décret, le trépas ravisseur
Nous arrache sitôt les âmes de nos âmes,
Et puisqu’il me faut voir, hélas ! ma tendre sœur
Se débattre aux replis de ses horribles trames ! ...
« Ah ! dût ce cri de rage être à tes yeux pervers,
S’il était un pouvoir, un être en l’univers,
Qui voulût compatir à ma peine cuisante,
À l’instant, en tout lieu, même au fond des enfers,
J’irais prier, gagner son aide bienfaisante ! »
23
Or, Guido s’égarait en ces propos hardis,
Sans songer que l’orgueil n’a que des pleurs maudits
Et que Dieu reste bon dans sa justice même ;
Et tandis qu’il parlait, son ange au paradis
Fermait, épouvanté, son oreille au blasphème.
Et bien loin de monter vers le trône d’en haut,
Ses larmes descendaient sous terre, inerte flot,
Et leurs gouttes sans foi, perçant la vaste couche,
Lentement s’infiltraient jusqu’au sombre cachot
Qui scelle des damnés l’éternité farouche.
Lui, s’exaltant aux bruits de son âme en émoi :
« Pour prix de son salut, dit-il, qui veut ma foi ?
Qui veut que je l’adore et le serve en esclave ?...
Une voix résonna, disant : « Invoque-moi ! »
Une voix surhumaine, au son étrange et grave.
24
Le chevalier frémit comme sous un poignard ;
Il se dressa soudain, tout blême, l’œil hagard,
Scrutant de tout côté la pénombre effrayante ;
Mais, dans une lueur bleuâtre, son regard
Ne vit rien qu’une forme indécise et fuyante.
Seulement, près de lui, sur la table posé,
Était un livre ouvert avec un sceau brisé,
Un vieux livre rongé par la rouille de l’âge.
Or, en lettres de feu, le parchemin usé
Portait écrit : SATAN, à la première page.
Tout chrétien, en tel cas, sans même être dévot,
Du signe de la croix se fût muni bientôt ;
Mais Guido, fasciné par la vision noire,
Était déjà captif de l’infernal suppôt,
Et d’un geste fiévreux il saisit le grimoire.
25
Le matin le trouva sur le livre penché :
Il savait les secrets du Prince du péché
Et comment, au pouvoir des formules magiques,
La nature livrait son remède caché,
Comment la mort cédait aux nombres fatidiques.
Sa tête était brûlante et son cœur était las ;
Pourtant, quand le soleil, chassant l’ombre d’en bas,
Mit un rideau de flamme à sa couche déserte,
Guido se prit à rire et dit, levant son bras :
« En dépit du Très-Haut tu vivras, ô ma Berthe ! »
II
Pendant trois jours, par le vallon,
Par la forêt, par la prairie,
Par la mousse et l’herbe fleurie,
On vit le chevalier félon
Promener seul sa rêverie.
26
Il marchait, le regard baissé,
Et parfois, se penchant aux franges
Des ruisseaux, dans les lits de fanges
Il cueillait, d’un geste empressé,
Quelque fleur aux teintes étranges.
Ou bien, sous les profonds taillis
Ténébreux comme des repaires,
Il allait, soulevant les pierres,
Et poursuivait dans les fouillis
La fuite folle des vipères.
Quand la lune au flanc du coteau
Agrandissait les ombres vaines,
Guido, la fièvre dans les veines,
Rentrait, portant sous son manteau
De larges bouquets de verveines.
27
Puis il allait, d’un pas tremblant,
Entrouvrir la funèbre porte...
Là, le corps vaincu, l’âme forte,
Toute blanche dans son lit blanc,
Berthe gisait comme une morte.
Et Guide disait : « Mon amour,
Reprends espoir, garde courage !
Beau lis, tu frémis sous l’orage,
Mais la fin du troisième jour
Tout à coup brisera sa rage.
« Sois heureuse et bannis l’effroi,
Car au flanc des roches voisines
J’ai cueilli des fleurs, des racines,
Et j’en veux composer pour toi
De souveraines médecines. »
28
Mais elle : « Pourquoi me quitter,
Ami, quand vient ma dernière heure ?
Ah ! plutôt près de moi demeure !
Car qui donc saurait arrêter
La mort, si Dieu veut que je meure ?
« Pour mon corps tout espoir est vain ;
C’est assez que celui qui m’aime
À mon âme en langueur extrême
Procure l’aliment divin
Qui rend vivante la mort même. »
– « Ce pain que, tu veux pour mourir,
Moi, je sais qu’il te fera vivre !... »
Et Guido que l’enfer enivre,
Relisait en son souvenir
La page exécrable du livre.
29
Quiconque prétend faire honneur
À Satan, Prince de Lumière,
Avant tout, que, d’une âme fière,
Maudissant le Corps du Seigneur,
Il le foule dans la poussière.
Et tous deux mêlaient leurs douleurs ;
Mais les larmes que fait répandre
À l’épouse son amour tendre
Montent : l’époux verse des pleurs
Las ! qui ne savent que descendre !
Cependant chaque heure, ô tourment !
Attisait la fièvre brûlante,
Et, broyant la chair défaillante,
La mort, sans trêve d’un moment,
Accomplissait son œuvre lente.
30
Lorsque le troisième matin
Dans les prés ouvre l’églantine,
On entend là, sur la colline,
Une cloche au pleur argentin
Murmurer dans la tour voisine.
Bientôt, aux routes du château,
Avec son enfantine escorte
Apparaît un prêtre qui porte
Sous les plis de son blanc manteau
La Pain sacré qui réconforte.
L’huis s’ouvre au Mystère de Dieu ;
Déjà, sur son lit de souffrance,
Berthe a tressailli d’espérance
Et son cœur au chant de l’adieu
Mêle l’hymne de délivrance.
31
Guido, d’un regard frémissant
Contemple les apprêts mystiques,
Le missel aux riches dyptiques
Et le ciboire éblouissant
De perles et d’émaux antiques.
Bientôt dans les doigts du prieur,
Sous le reflet calme des cierges
Comme d’angéliques flamberges,
Rayon pur d’un monde meilleur,
Brille l’Hostie aux candeurs vierges.
Et la mourante au Pain du ciel
Ouvrant la bouche de son âme,
Aspire le divin dictame
Et goûte la saveur du miel
Avec l’ivresse de la flamme.
32
Puis le ministre, sur l’autel
Déposant le sacré ciboire,
Lui dit la suprême victoire
Et j’éclat du règne immortel
Et les délices de la gloire.
Mais tandis qu’au verbe de foi
Elle entrouvre son cœur docile,
Guido suit un rêve stérile,
Et soudain, la rage et l’effroi
Luisent dans son regard fébrile.
Le ciboire est ouvert encor,
Nul œil humain ne le protège ;
Seuls les anges lui font cortège...
L’infâme dans le vase d’or
A plongé sa main sacrilège !
33
« Qu’elle est douce, ô mon Rédempteur !
Votre paix que j’ai ressentie ! »
Murmure une voix amortie.
Dieu ! quel écho blasphémateur
Grince tout bas : « À moi l’hostie ! »
Mais quand le traître frémissant
Triomphe en son âme damnée,
L’âpre sentence est fulminée
Par la bouche du Tout-Puissant :
À mourir Berthe est condamnée.
III
Ô nuits qui, solitaires,
Drapez vos noirs replis,
Que d’étranges mystères
Sous vos voiles austères
Passent ensevelis !
34
Par les sentiers de bourbes
Voyez glisser là-bas
L’homme aux prunelles fourbes
Dissimulant aux courbes
L’allure de ses pas.
À peine sa main lasse
Soutient son lourd fardeau.
Ah ! la lune qui passe
A démasqué la face
De messire Guido !
Comme une âme inquiète
Il s’avance sans bruit,
Furtif, dressant la tête
Si quelque gypaète
À son ombre s’enfuit.
35
Sous la voûte des ormes
Il s’enfonce toujours :
Mille piliers énormes
L’entourent de leurs formes
Hautes comme des tours ;
Et par la route obscure
Ses pas dans les buissons
Font craquer la ramure
En un rauque murmure
Qui donne des frissons.
Soudain au pied d’un chêne
Au torse rabougri
Il s’arrête, et ramène
Un lourd caftan de laine
Sur son col amaigri.
36
Puis d’une écharpe blanche
Il s’entoure trois fois
Et suspend à sa hanche
Une dague au fin manche
Ciselé d’une croix.
Il se penche, il allume
Au choc de son briquet
Une torche qui fume,
Ensanglantant la brume
De son rouge reflet.
Son œil alors s’éclaire ;
Une flamme y reluit
D’espoir et de colère ;
Puis monte sa voix claire,
Stridente, dans la nuit :
37
« Satan ! Maître ! C’est l’heure !
Archange éblouissant,
Viens ! que ton vol effleure
Ma prière qui pleure
De son souffle puissant !
« J’ai, pour les sombres rites
Qui parent ton autel
Tes plantes favorites,
Euphorbes, marguerites,
Pavots au suc mortel.
« Par la lune sereine
Au tiers de son parcours
J’ai cueilli la verveine ;
Et la fleur du troène
À la chute des jours.
38
« J’ai la liqueur sacrée
Qu’au fond des alambics
Laisse la germandrée
Et la menthe pourprée
Et le fiel des aspics.
« Mais, surtout, don plus digne
De ton regard ami,
J’ai ce Mystère insigne
Qui porte sous un signe
Jésus, ton ennemi.
« Ce Christ, je te le livre,
Pour qu’enfin apaisé,
Ton désespoir s’enivre
Du triomphe de vivre
Après l’avoir brisé !... »
39
Et Guido, noir fantôme,
Aux sons échevelés
D’un bizarre idiome
Faisait monter l’arôme
Des sucs ensorcelés.
Soudain, à son prestige,
Voici des noirs esprits
La troupe qui voltige
Et tourne en un vertige
Sur les fumants débris.
Tel un lacet de fronde
Tourbillonne en sifflant,
La fantastique ronde
Hurle, ricane et gronde
En son vol affolant.
40
Leurs yeux dans les ténèbres
Ont de glauques clartés,
Et leurs pâles vertèbres
Claquent en chocs funèbres
À leurs bonds emportés.
Encor ! Encor ! la foule
Sans relâche grandit
Et plus vite elle roule
Avec un bruit de houle
Et s’élance et rugit.
Le chevalier exulte
En son triomphe vain,
Et, grisé de tumulte,
Brandit avec insulte
Le Symbole divin.
41
Alors c’est un blasphème
Éclatant et confus
Qui de la troupe blême
Monte en long anathème :
« À mort ! à mort Jésus ! »
Et, comme en l’âpre cime
Où son cœur sanglota,
Le Sauveur, sous l’azyme,
Muet, souffre le crime
D’un nouveau Golgotha.
Le traître sur sa proie
Se jette, ivre d’orgueil ;
Sur le sol qui poudroie
Il la foule et la broie,
Et le ciel est en deuil !
42
Contre la forme blanche
Que souillent les limons,
Affamés de revanche
Se ruent en avalanche
Tous les hideux démons.
La horde meurtrière
Poursuit en la bravant
Par l’herbe et la bruyère
L’impalpable poussière
Que disperse le vent.
C’est une sombre orgie,
Triste, si triste à voir,
Que la lune rougie
Tremble et se réfugie
Sous un nuage noir,
43
Et que l’oiseau livide,
Abandonnant son nid,
Va fuyant dans le vide
Et de son cri stupide
Épouvante la nuit.
Mais quand la sainte Hostie
Jusqu’au moindre fragment
Parut anéantie
Et que l’eût engloutie
Au loin chaque élément ;
(Ô Justice, qui poses
Tes bornes en tout lieu !)
Rompant ses digues closes
La colère des choses
Éclate et venge Dieu.
44
Le sol ému se creuse
Avec un bruit géant
Et par l’orbite affreuse
La troupe ténébreuse
Rentre au gouffre béant.
Le vent et la nuée
Font éclater en l’air
Une vaste huée
Où vibre accentuée
La note de l’éclair.
De ses sources profondes
Le ciel à larges flots
Précipite ses ondes
Comme si tous les mondes
Épanchaient des sanglots.
45
Guido, tremble, tout pâle,
Et, d’une froide main,
L’épouvante fatale
Serre sa gorge, où râle
Un effroi surhumain.
Parmi les troncs fantômes
Il erre dans la nuit,
Croyant voir sous leurs dômes
Le noir essaim des gnomes
Qui toujours le poursuit.
Il va, brûlant de fièvre,
Et tout l’espoir maudit
Dont son âme de sèvre
Fait monter à sa lèvre
Un nom, cent fois redit...
46
IV
Frêle fleur qu’étreint la sombre agonie,
Berthe est là qui pleure et prie en tremblant.
Être seule, ô Dieu ! devant l’ironie
De la mort qui veille au pied du lit blanc,
Fixant ses grands yeux d’horreur infinie !
Chercher l’être ami qui de son baiser
Rendrait à la nuit un reflet d’aurore
Et la vie au cœur prêt à se briser :
Ne voir que la mort, monstre qui dévore
Et tend ses deux bras pour vous embrasser !
Être seule à l’heure où tout se consume
De ce qu’on rêva, de ce qu’on chérit,
Comme disparaît, noyé dans la brume,
Un clair paysage où le ciel sourit :
Être seule alors, ô l’âpre amertume !
47
« Frère de mon cœur, ne viendras-tu pas
Calmer dans l’effroi ta pauvre épousée ?
Déjà de mon sang le fatal trépas
Vide jusqu’au fond la coupe épuisée,
Et j’écoute en vain le bruit de tes pas... »
Mais nul son n’émeut la dalle muette :
Seul le craquement triste des vitraux
Sous les gouttes d’eau que le vent fouette ;
Et, tandis qu’il gronde autour des créneaux,
L’orage envahit son âme inquiète.
Vertige sacré de ceux qui s’en vont,
Le délire approche, et dans sa prunelle
Allume l’éclair, et met sur son front
De vagues reflets de l’aube éternelle
Où l’âme bientôt verra jusqu’au fond.
48
Ses bras agités chassent des fantômes,
Et sa voix s’élève, éclate et frémit
En des cris d’appel, en des chants de psaumes,
En accents plaintifs où vibre et gémit
Le son précurseur des mortels symptômes.
La grêle au dehors verse avec fracas
Ses torrents glacés sous la nuit sans lune ;
La foudre, tantôt sonne comme un glas,
Et tantôt crépite et court sur la dune
Comme un rire amer aux cruels éclats.
Et toujours la fièvre autour de sa proie
Tisse plus serré le brûlant réseau,
Toujours alourdit le poids qui la broie
Et fait plus intense, et rive au cerveau
La vision sombre où son œil se noie.
49
« Guido, cruel maître et cœur sans merci !... »
Mais Berthe soudain, d’un effort suprême,
Se dresse en fixant le seuil obscurci ;
Et Guido paraît, chancelant, tout blême,
Déchiré, livide, et d’horreur transi.
Dès qu’il aperçoit l’épouse mourante,
Haletant d’angoisse, il s’est élancé :
Mais elle, élevant sa voix délirante,
Terrible, lui crie : « Arrière, insensé ! »
Sa main le repousse avec épouvante.
« Non, n’approche pas, car j’ai tout appris !
Le crime est sur toi ! je vois son stigmate
Qui grave ton front d’un sceau de mépris,
Et l’enfer étend son ombre apostate
Au fond de ton cœur par le mal surpris !
50
« Car la mort, hélas ! lève tous les voiles ;
Et moi, déjà morte, en ce val maudit
Où Satan trama ses horribles toiles
J’aperçois encor ta main qui brandit
Le Signe sacré contre les étoiles !...
« Je vois, ô douleur ! les divins fragments
Pleuvoir dispersés comme pleut la neige !
Le vent les emporte en ses sifflements ;
La troupe damnée au loin les assiège
Et les foule avec des rugissements !
« Guido, qu’as-tu fait du corps de ton Maître
En tes mains livré par excès d’amour ?
Ô l’affreux dessein et l’audace d’être
Pour cette colombe un âpre vautour
Pour ce doux Sauveur un ignoble traître !
51
« Or j’ai prié Dieu que de ton forfait
Il me fît porter la trop juste peine :
J’ai voulu la mort ainsi qu’un bienfait
Pour fermer, Guido, l’ardente géhenne
Qui de t’engloutir déjà triomphait.
« C’est bien ! je boirai le mortel calice.
Adieu ! tous les vœux, tous les pleurs sont vains...
Mais écoute encor ce que la Justice
Qui règne, immuable, aux conseils divins,
Veut pour épargner ton âme complice.
« L’Hostie en poussière, au creux du vallon,
Restera mêlée à l’herbe touffue :
Mais nul élément, soleil, aquilon,
Souffle de la mer, torrent de la nue,
Ne la détruira sous son dur talon.
52
« Rien n’en dissoudra la moindre parcelle.
Et toi, si tu veux fuir l’affreux danger
Et voir du pardon luire l’étincelle,
Tu dois recueillir, jusqu’au plus léger,
Tous ces saints fragments que l’ombre recèle.
« Dans chaque repli, dans chaque hallier,
Dans chaque sillon de la plaine immense
Tu les chercheras tous, jusqu’au dernier,
Avant que pour toi le Dieu de clémence
Daigne du salut rouvrir le sentier.
« L’effort sera long et la peine ardue ;
Tes jours s’useront en de vains labeurs,
Tes nuits pâliront sur l’œuvre assidue :
Seuls le repentir et ses divins pleurs
Te feront trouver la Perle perdue ...
53
« Je meurs ! Dieu se venge ! » Encore un instant
Berthe s’agita dans l’ombre farouche,
L’œil illuminé d’un rêve flottant,
Et puis, toute voix se tut sur sa bouche
Et la mort emplit son cœur haletant.
Or, Guido ployait sous l’âpre lanière
Cinglant sans pitié ses amers regrets :
Mais son âme en deuil resta sans prière
Et pas une larme aux baumes secrets
Ne vint cette nuit mouiller sa paupière.
V
Quand sur le froid cercueil eut retombé la terre,
On vit, par les sentiers voilés d’une ombre austère,
Tout le jour, sans repos et sans lever les yeux,
Le chevalier errer, sinistre, solitaire,
Et portant sur son front l’anathème des cieux.
54
Le soir ne finit point sa course haletante,
Et sous les bleus rayons de la lune montante
Il allait, comme va l’âme d’un trépassé,
Tenant, dans le souci d’une fiévreuse attente,
Son regard sur le sol obstinément fixé.
Il allait, remuant toutes les touffes d’herbe,
Scrutant chaque buisson, soulevant chaque gerbe,
Glaçant ses doigts lassés aux givres de la nuit,
Obsédé d’un désir que l’espoir exacerbe
Et que trompe toujours un objet qui s’enfuit.
Puis avec des roseaux tressés de branches mortes,
Sans ciment et sans clous, sans tuiles et sans portes,
Il fit une cabane au fond de la forêt ;
Et dans ce nid, pareil au gîte des cloportes,
Entra le fier baron que la gloire entourait.
55
Craintifs, comme on hésite au seuil d’une tanière,
Les serviteurs pleurant, les moines en prière
Vinrent, et de calmer sa peine sans repos
Leurs voix le suppliaient ; mais, froid comme la pierre,
Il les chassa d’un geste et leur tourna le dos.
Lors on n’espéra plus, et l’on se dit : « La dame
A, jalouse, emporté dans la terre son âme.
Nul ne peut de la mort desceller le verrou ... »
Puis la pitié périt sous le mépris infâme,
Et les troupes d’enfants huaient le pauvre fou.
Enfin, l’on oublia jusqu’à son infortune...
Cependant, chaque jour, de l’aube à la nuit brune,
Guido recommençait l’inutile chemin,
Et, pour trouver l’hostie, effeuillait une à une
Les pétales des fleurs que rencontrait sa main.
56
Car dans les blancs replis des corolles ouvertes
Il croyait distinguer des parcelles offertes,
Et quand, sous un rayon de soleil, il voyait
Briller les cailloux blancs entre les mousses vertes,
Tout anxieux d’espoir avide, il se penchait.
L’aile d’un papillon qui de reflets s’irise
Lui semblait un fragment envolé sous la brise,
Et la nuit, quand sur l’herbe à travers les rameaux
En cercles argentés la lune se tamise,
Il voyait une hostie à tous les blancs anneaux.
Mais ni l’air, ni le sol, ni le rocher, ni l’onde
Ni l’arbre, ni l’épi, ni la corolle blonde
Ne livrent le secret de leur divin trésor ;
Et, le cœur atterré, sans que rien lui réponde,
Il appelle, il écoute, et cherche, et cherche encor...
57
Or, il chercha vingt ans entiers, sans nulle trêve ;
Et son œil avait pris la fixité du rêve
Et son corps se courbait comme un tronc foudroyé...
Et pourtant, dans le cours que ce long cercle achève,
Le malheureux Guido n’avait jamais pleuré.
Il marchait sous le poids des suprêmes justices,
Savourant jusqu’au fond tous les amers calices,
Brisé, désespéré ; mais il ne pleurait pas :
Car seule, au lieu d’amour, la crainte des supplices
Aiguillonnait son âme et poursuivait ses pas.
Un matin, il s’assit sur une roche grise,
L’air lassé, les cheveux fouettés par la bise
Et la tête pensive entre ses doigts chenus...
Et soudain il sentit des larmes, ô surprise !
Sourdre jusqu’à son cœur en ruisseaux inconnus.
58
C’était comme une pluie rafraîchissante et douce
Dont son cœur s’imbibait ainsi qu’un lit de mousse ;
Jusqu’aux yeux, lentement, elle épanchait ses flots...
Puis enfin le pécheur à l’intime secousse
Livra toute son âme et fondit en sanglots.
Il revit les bonheurs anciens, l’épouse aimée,
Les gestes jusqu’au loin portant sa renommée,
Et la paix du foyer pur que l’honneur défend :
Tant de biens disparus ainsi qu’une fumée,
Hélas ! foulés aux pieds de l’enfer triomphant ! ...
Il revit son malheur et son crime funeste ;
Cette nuit où, livrant le symbole céleste,
Il vouait au maudit un horrible serment...
Et devant le forfait que son âme déteste
Ses pleurs, torrent béni, coulaient amèrement.
59
Chaque larme, le long de sa joue amaigrie
Se traçait un sillon de douleur attendrie ;
Chaque larme perlait, fraîche goutte d’espoir ;
Chaque larme tombait... Mais, étrange féerie,
Aucune ne touchait en tombant le sol noir.
Toutes, comme animées au seuil de sa paupière,
Prenaient subitement des ailes de lumière.
Insectes éclatants dans le matin obscur,
D’abord elles semblaient flotter sur la bruyère,
Puis toutes s’envolaient, vivantes, dans l’azur.
Guido voyait, l’œil ébloui, comme en un songe,
Se disperser au loin l’essaim qui se prolonge,
Et son esprit creusait le sens mystérieux ...
Mais la douce vision n’était pas un mensonge,
Et les pleurs s’envolaient aux quatre coins des cieux.
60
Leurs formes, aux détours de la forêt muette
Paraissaient explorer une trace secrète ;
Elles allaient, venaient, dans l’ombre des taillis
Puis, après un instant leur blanche silhouette
Plus vite s’enfonçait sous le mouvant treillis.
Guido songeait, saisi par l’étrange spectacle,
Mais l’énigme toujours opposait son obstacle ;
Lorsque soudain, dans un léger frémissement,
Une larme, agitant ses ailes de miracle,
Revint, étincelante ainsi qu’un diamant.
En face du pécheur que Dieu même amnistie,
Joyeuse, elle porta sa course ralentie
Et fixa dans les airs son immobile essor...
Et Guido, fou d’extase, aperçut de l’Hostie
Une parcelle au bout de ses élytres d’or !...
61
Et tout-à-coup, de la forêt, de la vallée,
De la plaine, des monts, de la voûte étoilée,
Les larmes revenaient, essaim tourbillonnant,
Et chacune portait intacte, immaculée,
Une parcelle sainte à son front rayonnant !...
Aux pleurs du repentir que l’amour illumine
La terre avait rendu la poussière divine ;
Et maintenant l’Hostie entière, astre sacré,
Projetait, renaissant de sa longue ruine,
Un nimbe de pardon sur le pauvre égaré.
Alors Guido tomba, comme tombe en la plaine,
L’arbre que l’ouragan toucha de son haleine ;
Et, comme d’un ruisseau qu’une mer envahit,
Le torrent déborda de son âme trop pleine ;
Et la vie, épuisant sa flamme, le trahit.
62
Mais quand il s’affaissa sur la terre glacée,
Un grand désir émut sa poitrine oppressée
Et rouvrit, suppliants, ses yeux fermés au jour ;
Et soudain il sentit sa lèvre caressée
Au suprême baiser du Symbole d’amour.
63
III
Chanson plaintive
64
La complainte du cœur noyé
Y avait une fois un enfant d’chœur
Plein d’innocence et de douceur.
Par pieux zèle, ses parents
Avant d’naîtr’ l’avaient voué au blanc.
Ils avaient fait brûler un cierge
Et l’avaient promis à la Vierge ;
Lors, in nomine Domini,
Messir’ curé l’avait béni.
Lui, pour accomplir la promesse,
Dévotement servait la messe.
Il s’appliquait à ses leçons,
Fuyant les autr’s petits garçons.
65
Souvent, devant les imag’s saintes,
On l’voyait priant, les mains jointes,
Et chaque soir, avec ferveur,
Disait : « Saint’ Mèr’, prenez mon cœur ».
Quand il eut grandi, solitaire,
Il s’enclôt dans un monastère.
Il épousa la Pauvreté,
L’Obéissance, la Chasteté.
Il garda, selon l’Évangile,
Les jeûn’s, les fêt’s et les vigiles,
Courbant, comm’ Jésus sur le Mont,
Le mond’, la chair et le démon.
Il habitait, loin du péché,
Une cellule au fond du clocher.
66
Là, chantait les dits du Psalmiste ;
Et cependant il était triste.
Souvent, il songeait, abattu :
« Mon âm’, pourquoi me troubles-tu ? »
Car, tentant la foi qui délivre,
Pour son mal, il lisait des livres.
Un soir, il vit, du haut d’sa tour,
Une fill’ qu’était bell’ comm’ le jour.
Ses ch’veux étaient d’or rayonnant,
Ses yeux bleus comm’ le firmament.
Passant devant l’enfant si las,
Riante, ell’ lui tendit les bras.
Alors, comm’ voulut le Destin,
D’une flèch’ sa beauté l’attint.
67
Il fut trouver son saint abbé,
Disant : « Pèr’, vous m’avez trompé.
« L’amour, vrai Bien, ne nous leurr’ pas ;
Les ang’s de Dieu sont ici-bas. »
« Or tout le désir de mon cœur
S’en va vers cette jeune sœur. »
Mais l’abbé lui dit en courroux :
« Satan ! fais ta coulpe à genoux !
« Ton cœur appartient à la Vierge ».
Et céans le battit de verges.
Il fit mander ses chers parents :
« Las ! de m’avoir voué au blanc ! »
Mais ils lui dir’nt : « D’mand’, si tu veux,
Ton cœur à la Reine des cieux. »
68
Il fut dans la chapell’ fleurie
Et pour son cœur pria Marie.
Mais la Vierg’ ne l’entendit point,
Car de saint-chrème on l’avait oint.
Lors, il rit : « J’quitt’rai ce séjour
Pour cell’ qui m’a frappé d’amour ».
Mais son pèr’, ses frèr’s et ses sœurs
Par force ont arraché son cœur.
Pour le sauver d’impureté
L’ont dans la vaste mer jeté.
Le jeun’ moin’ s’en fut en pleurant
Trouver la dam’ qu’il aimait tant.
Elle lui dit avec douceur :
« Si tu m’aim’s, il me faut ton cœur ».
69
Lui docile, partit céans
Chercher son cœur dans l’Océan.
Il plongea sous les flots amers,
Cherchant son cœur par les sept mers ;
Parmi l’horreur des gouffres noirs,
Soutenu par son seul espoir ;
Sans lumière, ni sol ni ciel,
Mordu par les poissons cruels ;
Sans halte ni trêve, son sort
À chaque heur’ défiant la mort.
Et toujours dans l’antre profond
Son cœur descendait plus au fond.
Il chercha pendant quarante ans,
Ivre, de fièvre palpitant.
70
Enfin, sous les vagues battu,
Il retrouva son cœur perdu.
Joyeux, le serra dans ses mains
Et de sa dam’ prit le chemin.
Il frappa deux coups à sa porte :
« Voici mon cœur que j’vous apporte.
« Douce mie, ah, j’ai bien souffert
Pour le saisir sous les flots verts ! »
Mais ell’, tout bas : « Mon cher amant,
Tu es ici pour mon tourment.
« Vois mes enfants et mon mari :
J’croyais que tu étais péri ;
« J’ai remis à la Sainte Église
La foi que tu m’avais promise. »
71
Le mari dit : « Brave étranger,
Entrez, séchez-vous au foyer. »
La petit’ fille au visage doux
S’en vint s’asseoir sur ses genoux.
L’autre, aux yeux emplis de rayons,
Souriant, le baisa au front.
Mais la dam’, triste en sa pensée,
Toucha seul’ment sa main glacée,
Y glissant la bagu’ qu’autrefois
Il avait passée à son doigt.
Alors à tous il dit adieu
Et repartit, seul avec Dieu.
Il s’en retourna vers la mer,
Il y lança son cœur amer.
72
Mais le cœur, à pein’ quitté l’bord,
De fatigue et d’angoisse est mort.
Et parmi les flots tourmentés,
Il roul’ pendant l’éternité.
73
La triste histoire de Li-Hung Fong
Avez-vous remarqué comm’ les Chinois sont seuls ?
Quand je les vois fourbissant leur ling’rie
Au fond de leur buanderie,
Ils m’font l’effet d’être aussi seuls
Que des r’venants qui r’pass’raient leurs linceuls.
Ce sont des gens bien pacifiques,
Polis, serviabl’s à la pratique ;
Tout c’qu’ils vous d’mand’nt, c’est quelques sous
Pour rendre immaculés vos d’ssous.
Ils n’ont pas d’ennuyeus’ faconde ;
Ils sont doux, ils n’enguel’nt pas l’monde,
Pas mêm’ les jeun’s civilisés
Qui leur ficht’nt des carreaux brisés
Et jett’nt d’la boue dans leur étuve :
Ils n’dis’nt leur colèr’ qu’à leur cuve.
Les journaux n’port’nt pas en pavois :
« L’crim’ sensationnel d’un Chinois ! »
Si parfois un diable atavique
Réveill’ dans leur âm’ flegmatique
74
L’esprit féroç’ de quéqu’s aïeux,
Ils prenn’nt soin de n’se tuer qu’entr’ eux.
Alors, n’est-ç’ pas cruel et rude
Qu’ils soient voués à cette solitude ?
Car enfin, moins qu’un Africain
Un Chinois n’est rich’ de copains.
Tout l’monde évit’ sa faç’ jaunie,
Personn’ ne lui tient compagnie ;
Il compt’ pour les gens cultivés,
Comm’ f’rait une machine à laver.
On n’vous voit pas, quand dans sa r’mise
Vous venez chercher vot’chemise
Dépenser vos heur’s en caquet ;
À moins que l’prix n’fass’ qu’on se r’biffe
Vous lui tendez son hiéroglyphe
Et il vous remet votr’ paquet ;
C’est tout. Alors, d’son air mythique,
I’ r’tourne à son arrièr’-boutique
Et lessiv’, lessive, emmuré
Dans un brouillard moite et serré,
Tel un enchanteur de grimoire
Enclos seul avec sa bouilloire.
75
Et pour eux c’qu’est l’plus obsédant,
C’est tout c’linge, et personn’ dedans !
Façad’s creus’s et faux sign’s de vie
Qu’augmentent leur mélancolie.
Tant d’casaqu’s, de chauss’s, de surtouts,
Déserts, n’habillant rien du tout !
Et jour et nuit ces fantôm’s flasques
Dansent devant eux comme des masques
Qu’auraient égarés leurs acteurs :
Toilett’s aux frilles séducteurs,
Brassièr’s, nids de dentell’s gentilles
Ayant cont’nu de chic jeun’s filles : –
Mais ces corsag’s et ces tutus
Étant vid’s, n’éman’nt qu’la vertu,
Et la bicoque en est plus sombre
De s’voir hanter de tout’s ces ombres.
Cert’s, c’est chose admis’ qu’un Chinois
Ne sent rien, qu’son cœur est fait d’bois.
Pourtant savons-nous si leur glace
N’ cach’ pas maint r’mous sous la surface
Et si des fois, au long des ch’mins,
Ils ne souhait’raient pas d’être humains ?
76
Il est possib’ que ça les vexe
D’êtr’ sans âm’, sans âge et sans sexe
Et, quand tous les nègr’s sont égaux,
D’fair’ figur’ de simples magots ;
D’passer leur existenç’ bourgeoise
Dans un mond’ dépourvu d’ Chinoises,
Sans pouvoir espérer l’tourment
Qu’leur f’raient leurs propres garnements.
Plus d’un n’a-t-il pas dans sa lande
Laissé quéqu’mun à l’œil d’amande
Dont il se remémor’ l’adieu,
Un soir, sur le bord du Fleuv’ Bleu ?
Ah ! peut’êtr’, ce rêv’ les houspille
D’laver leur ling’ sale en famille !...
Moi qui vous parl’, dans Beauharnois
J’ai connu jadis un Chinois
Aux yeux bridés, à la faç’ blême,
Ayant r’çu, quoiqu’ pas au baptême,
L’nom euphoniqu’ de Li-Hung-Fong ;
Comm’ de just’ faisant l’métier qu’font
Tous ses confrèr’s en savonnage,
Mais encor dans son tout jeune âge,
P’t êtr’ vingt-deux ans : c’qu’est très curieux,
77
Car les Chinois sont toujours vieux.
Il formait, dans c’village agreste,
Tout’ la population Céleste,
Spectacle d’un peuple ébahi,
Toléré, n’aimé ni haï,
Mais, en qualité d’créature
À part dans l’œuvr’ de la nature,
Tenu à l’écart des humains.
On v’nait seul’ment entre ses mains,
Sans même l’honorer d’une grimace,
À jour fix’ déposer sa crasse.
Il rendait l’plastron l’plus foncé
Blanc comm’ neig’, luisant et glacé ;
Du rest’, n’faisant rien pour déplaire,
Et s’mêlant d’ses uniqu’s affaires.
Je n’sais par quel décret fatal
Dans c’même bourg, qu’est mon lieu natal,
Au temps que cette histoir’ ramène,
Vivait un autre phénomène :
Une fill’ v’nue des riv’s du Volga,
D’son nom Olga Stephanovska,
Dont la figur’ ronde et roussie
78
Révélait tout’ la saint’ Russie.
Par quell’ suit’ de faits compliqués
Ell’ s’trouvait échouée sur nos quais,
Les commèr’s en d’visaient sans preuves.
Sûr qu’elle avait eu des épreuves,
Et l’on disait qu’un vaurien d’gâs
L’avait trigaudée aux États.
En tout cas ell’ venait d’Malone
Et on l’avait pris’ par aumône
Comm’ bonn’, servante et garçon d’cour
Au foyer du notair’ Latour.
C’était une personn’ d’humeur douce
Et pas excitée, pour une rousse ;
Très fiable à garder les secrets,
Ne sachant pas un mot d’français.
Or, tandis qu’au fond d’sa cantine
Li-Hung-Fong regrettait la Chine
Et souvent songeait, attendri,
Aux plain’s vert’s, aux moissons de riz,
Aux dragons gardant les pagodes,
A Con-foo-choo et à ses codes ;
La Russ’ voyait par le souv’nir
79
S’étaler les champs d’Irkomir,
Luire aux cierges les saint’s icônes,
L’samovar verser son thé jaune,
Et les vetchernitzy, l’été,
Où l’on tourne aux sons emportés
Des balalaïkas agiles : –
Et tous deux, en vœux inutiles,
Rappelaient les jours qu’avaient fui :
Elle aussi solitair’ que lui ;
Tous deux exilés, sans racine,
Loin du sol de leur origine :
Cett’ schismatique et ce païen
Perdus en terr’ de Canadiens,
Sans r’semblanç’ ni pensée commune
Avec eux, plus qu’avec la lune.
Ils se connur’nt de cett’ façon :
La fille, en qualité d’garçon,
Faisant ses cours’s hebdomadaires,
Lui portait les nipp’s du notaire.
L’jeun’ Chinois, toujours bien poli,
Disait : « Mam’zell’, comma va li ? »
Et cell’ ci, prise à l’improviste,
R’piquait en russ’ : « Dieu vous bénisse »
80
En souriant d’un air gêné
Pendant qu’ell’ vidait son panier.
Alors fallait qu’par gest’s on cause
Pour expliquer le prix des choses : –
Et souvent l’amour, c’est connu,
A surgi de moindre début.
Bientôt pour le Chinois timide
L’existenç’ n’apparut plus vide
Et dans son taudis enchanté
Vint à luire une divinité.
D’son côté la fill’ de Scythie
Sentait éclore une sympathie
Étrang’ pour ce petit-cousin
Que l’ciel lui donnait pour voisin,
Et dans qui certain charme rare
Emberlurait son âm’ tartare.
Mais songez d’quell’s difficultés
S’entravait leur intimité !
L’pauv’ garçon, malgré son astuce,
N’pouvait dir’ : « Je vous aime » en russe,
Et la fill’ s’trouvait aux abois
D’traduir’ « Mon cher cœur » en chinois.
Ils n’pouvaient pour leur amourette
81
Pas mêm’ trouver un interprète :
Pas même user, en sign’s discrets,
D’la langue digital’ des sourds-muets.
Fallait d’viner ; et leur romance
N’avait d’voix que cell’ du silence.
Ils s’bornaient à croquer l’marmot
En faç’ l’un d’l’autr’, sans dire un mot,
N’ach’vant plus d’compter la lessive.
Li-Hung-Fong, pris d’une ardeur vive,
Des fois traçait sur un morceau
D’papier rose, avec son pinceau,
Un anagramm’ sans queue ni tête
Décrivant d’son cœur la tempête ;
Mais la fill’, retournant c’fleuron,
N’y voyait qu’des barr’s et des ronds.
Il lui chantait, d’venant lyrique,
Des couplets monosyllabiques
En saccad’s farcis de bémols,
Au trot grêle d’un luth mongol
Dont il tirait, sur une seul’ corde,
Un fouillis de not’s en discorde,
Plaignant la mort de Fu-chan-sâ.
Vous croyez qu’c’est fair’ l’amour, ça ?
82
Jamais entre eux d’becqu’tées sournoises,
C’est banni par les mœurs chinoises :
L’attach’ment l’plus désordonné
Là-bas s’prouve en se touchant l’nez.
Ils contentaient leurs âm’s novices
D’bons procédés, de p’tits services.
Pour qu’l’ami n’fût pas empêché
La fill’ lui faisait son marché,
Et quelquefois, en grand’ cachette,
L’aidait à r’passer des manchettes.
Li-Hung, en r’tour, lavait les bas,
Les bonnets et les jup’s d’Olga
Pour rien, hommag’ de son cœur tendre –
(Sauf qu’une fois ell’ lui laissa prendre
Un pouç’ carré d’une fronç’ de v’lours
Qu’avait orné un d’ses atours) –
Lui offrait, vainquant ses scrupules,
Du thé dans des tass’s minuscules
Et la régalait d’noix d’ly-chi,
D’ros’s confit’s et de gâteaux d’riz.
Mais tout l’temps, dans son âm’ secrète,
Il rêvait d’une fin plus concrète
83
Au mirag’ qui les t’nait charmés,
Et s’préparait, à point nommé,
À tenter une action d’audace.
Un jour donc, ayant pour préface
À sa mie fait l’don d’un anneau,
Il lui marqua, par maints signaux
Renforcés d’plusieurs anagrammes,
Qu’il souhait’rait d’l’avoir pour femme.
Même il lui fit un long discours
À sa mod’, lui traçant le cours
Des béatitud’s fortunées
Qui résult’raient d’leur hyménée.
L’ayant fait’ sa campagn’ de lit,
Il l’emmènerait au Pe-tchi-li ;
Dans l’bas-fond d’une petit’ rivière
Ils cultiveraient une rizière,
Éveillés l’matin par les gongs
Sonnés aux temples des dragons.
Ils s’raient, comm’ tout Chinois doit être,
Dévôts au culte des ancêtres
Et pareraient d’fleurs de lotus
Les imag’s de Confucius.
Avec l’âge une famille immense
84
Glorifierait leur alliance,
Et ils coul’raient des jours sereins,
Heureux comme des mandarins...
Hélas ! cett’ peintur’ délirante
N’offrait qu’du noir à l’âm’ trop lente
D’la Russ’, qu’en montrait du mépris :
La pauvre, ell’ n’avait pas compris !
Ell’ s’figurait avec scandale
Qu’il lui proposait des chos’s sales,
Et f’sait sign’ que non, sans savoir,
Mettant le bon Fong au désespoir.
Et puis, s’apercevant d’sa peine,
Ell’ r’prenait sa figure amène
Et l’consolait, en son fatras
Que l’autre ne comprenait pas...
N’est’ c’point piteux ? C’n’est qu’par miracle
Qu’au travers de si rud’s obstacles
Et de ces tourments amoureux,
Malgré tout ils s’trouvaient heureux.
Naturell’ment, leur aventure
Des caquets d’vint vit’ la pâture,
Causant l’émoi des alentours ;
Et, par devoir, madame Latour
85
Là-d’ssus fit à sa chambrière,
En gest’s, une remontranç’ sévère,
Lui signalant qu’il était fou
De s’compromettr’ pour ce Mandchou ;
Qu’elle était du mond’ la risée.
Mais la fill’, pour une fois rusée,
R’çut tout sans émettre un soupir
Et n’en fit miett’ qu’à son plaisir.
Enfin, sans plus lui chercher noise,
On l’app’la Olga la Chinoise,
Et sur son passag’ les gamins
Criaient : « Ching » en claquant des mains.
Décembr’ vint sur ces entrefaites,
Ramenant le cycle des fêtes,
Et déjà des brouillards du ciel
Tombaient les neiges de Noël.
Not’ village, malgré sa dèche,
S’cotisa pour une nouvell’ crèche,
Et d’avance on faisait grand bruit
De c’que s’rait la mess’ de minuit.
L’soir arrivé, les carrioles
Au tint’ment de leurs clochett’s folles
86
S’ébranlèrent vers le saint lieu,
Et dans l’air la naissanç’ de Dieu
V’nant pour détruir’ nos infortunes
Semblait mettre une gaieté commune.
Des rangs, des côt’s, des concessions
Affluèrent les processions
Des habitants, vers le village
S’pressant, comme autrefois les Mages.
Olga, fill’ d’un pays chrétien,
Révérait les dogmes anciens ;
Et c’est pourquoi la notairesse
Voulut qu’elle allât à la messe.
Seul entre tous, le pauvre Li,
Resté derrièr’ son établi,
Priait l’ombre de ses ancêtres ;
Et, voyant passer à sa f’nêtre
Les traîneaux de monde chargés,
Ici se trouvait étranger.
C’est en vain qu’sur son cœur malade
Pendaient les amulett’s de jade :
D’ses idol’s uniqu’ pèlerin,
Il s’sentait pris d’un lourd chagrin.
Mais quand, parmi cett’ foul’ sereine
87
Il vit soudain, ainsi qu’une reine
En un équipag’ de gala,
Apparaître la belle Olga,
Puis se fondre en la nuit obscure,
C’fut pour lui la dernièr’ blessure.
Ainsi tous l’avaient déserté !...
Alors dans son cœur révolté
Surgit, comm’ monte un incendie,
Une pensée subite et hardie.
Lui aussi, comm’ les citoyens,
Irait au temple des chrétiens !
Cett’ fois partageant leur prière,
Il se mêl’rait aux homm’s ses frères,
Et, risquant d’être renégat,
Rendrait hommage au Dieu d’Olga !
Sous l’empir’ de cette idée fixe,
Sans souci d’une tiolette’ prolixe,
Ayant sur sa blous’ d’atelier
Passé son pajama brodé
Et coiffé sa toqu’ de fourrure,
Il partit seul sur la neig’ dure,
À pied, suivant l’chemin des berlots ;
Et, chanc’lant parmi les cahots,
88
L’visag’ fouetté d’une forte bise,
Il monta la côt’ de l’église.
Dans l’temple où l’mond’ s’était pressé
L’rite était déjà commencé.
Li, sans êtr’ vu d’la populace,
Au bas d’la nef put prendre place
Et laisser ses yeux éblouis
S’emplir d’un spectacle inouï.
À la voût’ des centain’s de cierges
Luisaient, dans l’odeur de cir’ vierge,
Et sur les fidèl’s assemblés
Semblaient l’or des cieux constellés.
Au long des colonn’s et des traves
Couraient des guirland’s de branchages ;
L’autel éclatait de couleurs,
De v’lours, de dentell’s et de fleurs,
De lampions sur des tig’s de bronze ;
Et c’qui lui parut être un bonze
Paré d’une chap’ de soie et d’or
Circulait parmi ce décor.
À gauch’, comme en un coin d’savane,
Il voyait s’dresser une cabane
89
Sous l’ombrage de sapins verts,
Au toit de chaume recouvert ;
Et, sur un coussin de paill’ fraîche
Un ling-hang rosé dans une crèche,
Qu’une Impératrice en manteau,
Berçait, sous l’œil de bons chameaux
Comme en défil’nt des théories
Dans les stepp’s de la Mandchourie ;
Tandis que le royal Tuteur
Recevait d’un air protecteur
Les présents et les accolades
De trois Lettrés du premier grade ...
Ah ! plus que ses mystèr’s païens
Ce spectacl’ lui semblait divin,
Et son âm’ j’tée hors de sa base
D’la surprise glissait dans l’extase.
Cependant un tendre souv’nir
À son cœur v’nait encor surgir,
Et parmi la foul’ prosternée
Son r’gard cherchait sa bien-aimée.
Enfin il l’aperçut au loin,
Sa coiffe arrangée avec soin,
Sa frimouss’ ronde en plein’ lumière,
90
R’muant les lèvres dans sa prière ;
Et cet ange dans ce tableau
Fit son mirage encor plus beau.
Puis, il savait qu’c’est à l’église
Que les mariag’s se légalisent,
Et il s’imaginait Olga
S’avançant portée à son bras
En une fête à cell’-ci pareille,
Merveill’ parmi tout’s ces merveilles !...
Maint’nant, des hauteurs du jubé
S’épanchait l’chant du Kyrie
Tonné de derrièr’ les pupitres.
Rien n’troubla Li jusqu’à l’épître,
Lorsqu’un jeun’ commis, par hasard,
D’son côté vint à j’ter le r’gard.
Surpris de c’te vision badine,
Il fit un signe à sa voisine,
Laquell’, tressautant de stupeur,
Vit’ment cligna d’l’œil à sa sœur.
En rien d’temps une douzain’ de têtes
Se r’tournaient en curieuse enquête
Et contemplaient, l’air médusé,
91
L’Chinois, d’son rêve encor grisé.
Hermas Pot’vin, du rang d’La Blouse,
Poussant du coude son épouse,
Lui souffla, d’étonn’ment transi :
« R’gard’moi donc l’Chinois qu’est ici ! »
Des balustres aux encoignures
Bientôt s’étendit un murmure
Où volait l’fait étourdissant ;
Et l’murmur’ toujours grandissant,
Comme un typhon s’forme d’une brise,
Enfin emplissait tout’ l’église,
Étouffait l’culte, et sous l’saint toit
Soul’vait un général émoi.
On criait presque la merveille
À des vieux qu’étaient durs d’oreille ;
Les fill’s pouffaient, et les enfants
Pour le voir montaient sur les bancs.
Olga, mêm’, remarquant c’te houle,
Et suivant l’geste de la foule,
Découvrit d’loin son amoureux
Et rougit jusqu’au blanc des yeux.
L’chaos c’pendant dev’nait coupable ;
Les refrains d’Nouvelle Agréable
92
Sous l’roulis étaient enterrés,
Et, dans l’absid’ monsieur l’curé,
Ému de c’tapage insolite,
S’montrait nerveux dans les saints rites.
Seul Li-Hung, grave en son maintien,
Priait, n’s’apercevant de rien,
Enfin, outrés d’l’irrévérence,
Plusieurs notab’s dans l’assistance
S’unir’nt pour mander au bedeau
D’fair’ cesser l’désordre au plus tôt.
C’t homme obtus, se voyant sans aide,
Au mal n’trouva qu’un seul remède
Et, sans distinguer l’blanc du noir,
S’résolut à fair’ son devoir.
Vers le Chinois v’là qu’il s’amène
Et dit : « Jeune homme, ça m’fait d’la peine,
« Mais i’s’rait préférabl’, je crois,
« Que tu revienn’s une autre fois... »
Lors à c’t’âme enfin dégourdie
S’révéla tout’ la tragédie.
Li-Hung vit sur lui, le scrutant,
Tous les yeux braqués en mêm’ temps ;
93
Il comprit que par sa présence
Il offusquait les bienséances
Et que cet officier-recors
Venait pour le mettre dehors !
Saisi d’une confusion cruelle,
En regret vague évoquant celle
Qui dans l’temple prierait sans lui,
L’cœur d’un grand orage envahi,
Tout’fois feignant une allur’ forte,
Sans r’gimber il passa la porte.
Mais quand sur le perron glacé
Il s’vit seul, honni, expulsé,
Seul dans la nuit et seul dans l’monde,
Alors sa détress’ fut profonde.
Et tandis que d’un pas pesant
Il s’enfonçait au ch’min glissant,
Il roulait de sombres pensées
Dans son âme bouleversée.
Après l’affront par lui commis
Jamais il n’aurait un ami !
Jamais, dans cett’ nation chrétienne,
Olga ne pourrait être sienne !
94
Et, partout ne voyant qu’du noir,
Il s’perdait dans le désespoir.
Quand il eût atteint sa soupente,
Quéqu’temps, en une transe absorbante,
Il resta, la têt’ dans les mains ;
Puis comm’ d’un parti pris soudain,
Il se mit, d’façon méthodique,
À ranger tout dans sa boutique
Et, proprement, dans un filet
À ramasser ses m’nus effets :
Son ling’, ses brod’quins de r’change,
Sa barrett’, sa tunique à franges
Et les épargn’s que d’puis deux ans
Il avait fait’s en blanchissant.
Il quittait une lutte inutile !
Il s’était dit : « C’village hostile
Ne m’verra pas un jour de plus ! »
Puisqu’ici on l’avait exclus,
Il irait, d’l’autr’ côté du fleuve,
Cett’ nuit mêm’ chercher une plaç’ neuve
Et parmi d’nouveaux étrangers
Fair’ sa tâche, s’étant vengé.
Au matin la fil’ des pratiques
95
En vain frapp’rait à sa boutique
Et saurait l’orgueil douloureux
D’un fils de l’Empir’ du Milieu !
Ne le voyant plus reparaître,
Ils le regretteraient peut-être ;
Une du moins, dont le souvenir
Plus que tout le faisait souffrir !
Oublieux de toute prudence,
Il n’songea pas à la distance,
Au froid, à la neige, à la nuit,
Et, prenant son sac, il partit,
Gagnant l’villag’ Perrot, sur l’île
Qu’est en face, à plus de trois milles.
L’voilà donc, bravant quoi qu’ce soit,
En march’ sur le lac Saint-François.
L’vent était fort ; la poudrerie
Galopait comme une caval’rie
Et sur la glace en grands remous
Poussait des aiguill’s et des clous.
La neig’ charroyée par la bise
Effaçait le ch’min des balises
Et n’formait, dans l’obscurité,
96
Qu’un désert vague, illimité,
Où l’air hurlait sans intermède.
Ah ! cert’s, la traverse était laide !
C’fut une lutte entre le noroit
Féroce et l’malheureux Chinois.
Par les éléments en déroute
Faut croir’ qu’il a perdu sa route
Et longtemps, en fatals anneaux,
Fait l’tour des quat’ points cardinaux.
Puis le froid a saisi ses membres
Et, par cette nuit de décembre
Où l’ mond’ fêtait son beau réveil,
L’a couché dans l’dernier sommeil.
Ce n’est qu’après plusieurs journées
Qu’une traîn’, de son ch’min détournée,
Heurta, sous le verglas caché,
Son cadavr’ dur comme un rocher.
Ses robes étaient d’marbre, et sa queue
Était prise dans la glaç’ bleue ;
L’horreur de ses yeux grands ouverts
Témoignait c’qu’il avait souffert ;
Sur leurs cils, par la mort moulées,
97
On eût dit des larmes gelées.
À son cou ses futil’s joyaux
Luisaient, étoilés de cristaux.
Comme un amoureux d’comédie,
Il tenait dans sa main raidie
Le carré d’velours de c’falbalas
Qu’il avait plissé pour Olga...
L’filet contenait quatr’ cents piastres
Triste épave de ce désastre ;
Et ceux qu’en héritèr’nt, ma foi,
Ne fur’nt pas tous de vrais chinois.
On l’ram’na dans notre village ;
Et là, une discussion s’engage
Savoir où ses restes charnels
S’raient mis pour leur gîte éternel.
Repos’rait-il en foss’ bénite
Ou, cell’ci d’meurant interdite,
En païen s’rait-il enterré ?
D’esprit large, notre curé
L’comptait pour chrétien dans l’espèce
Vû qu’il était v’nu à la messe ;
Mais l’évêque, à qui on app’la,
Contrair’ment résolut le cas
98
Et l’déclara simple infidèle.
On n’trouva qu’au rang Sainte-Angèle
Un homm’ de bon cœur, Jud’ Leroux,
Qui prêta sa terr’ pour un trou.
Là on vint l’enfouir sous la neige,
Sans oremus et sans cortège,
N’ayant qu’sa blous’ bleue pour linceul,
Plus qu’jamais, et pour jamais, seul.
Quant à l’Olga, elle eut d’la peine,
Et mêm’ pendant plusieurs semaines
Porta du noir et sans témoins
Plus d’une fois pleura dans les coins.
Mais, l’deuil lui d’venant monotone,
Elle épousa, quand vint l’automne.
L’pauvre d’esprit à Paul Daignault ;
Et l’beau-pèr’, qu’était un finaud,
Vû qu’elle était solide et forte,
Lui faisait faucher les récoltes
Et trair’ les vach’s soir et matin
Sans la payer d’un seul centin.
99
IV
Chanson folâtre
100
La guerre de Cuba
(Ceci n’est pas d’hier)
Les Yankees sur la mappemonde
Ronde
Voudraient voir pour maîtres et dieux
Eux.
Ils happent, comme crocodiles,
Îles,
Plaines et monts, villes et ports
Forts.
Aux cieux où fleurit le cigare
Gare !
Sampson avec ses loups-garous
Roux
S’en vient, du haut de sa pirogue,
Rogue,
Dire au valeureux hidalgo :
« Go ! »
101
Mais l’autre, sans cérémonie,
Nie
Le droit d’être ailleurs que chez soi
Roi.
Lui qui vainquit le matamore
Maure
Croit pouvoir noyer dans son sang
Sam.
Si la chaire de Salamanque
Manque
De syllogisme assez subtil,
Il
Répondra d’une autre manière
Fière
Par la bouche de maint canon :
« Non ! »
Mais pour garder à cette flamme
L’âme
Il faudrait, las ! de pesetas
Tas !
102
Et l’on n’a du nerf de la guerre
Guère
Au sol indolent où Madrid
Rit.
De Saragosse à Carthagène
Gêne !
Pour le troupier, pour le marin,
Rien !
Pour Manille là-bas qui lutte
Flûte !
Et pour la flotte de Cadix
Nix !
Alors régiments et bagages,
Sages,
Restent aux portes d’Alcala :
Là
Leur patriotisme s’excite
Vite ;
Ils vont pourfendant, sable au clair,
L’air.
103
L’oncle Sam, qui fait la grimace,
Masse
Cent croiseurs aux aciers épais ;
Mais
Toujours la flotte scélérate
Rate
Les effets de ses gros vaisseaux
Sots.
Cependant, voyez comme danse
L’anse
Du panier d’où le lourd trésor
Sort !
Vont-ils boire la banqueroute
Toute
Pour être, à coup de millions,
Lions ?
Aussi, quand survient à leur rêve
Trève
Et qu’ils voient fuir les billets verts
Chers,
Le marchand qui vit sous leur crâne
104
Damne
Le mal de mettre des Cubas
Bas.
105
Retour de chasse
La Guerre des Boers
Lorsque John Bull, sanglé d’un jacket excentrique,
Le monocle sur l’œil, la lorgnette au côté,
Et de livres sterling abondamment lesté,
S’embarqua pour le Sud-Afrique ;
En touriste ravi de suivre son dada,
Il embrassa mistress et ses John Bulls en herbe,
Puis, calme il écrivit : « Départ. Un temps superbe »
Au recto de son agenda.
Il s’en allait chasser par le veldt et la brousse,
Et, rien qu’à voir son Lee-Enfield où resplendit
L’éclair de ces dums-dums dont le trou s’agrandit,
Les fauves en auraient la frousse.
106
Or, John est revenu ces jours-ci, mais bien las,
Les cheveux en broussaille et la cravate en loques,
Ayant sali sa manche et perdu ses breloques,
Au passage des Tugelas.
À guetter le gibier il a pris la colique,
Et ces goddam lions, avec leur rêve fou
De prétendre garder leur tête sur leur cou,
Ont fait son front mélancolique.
Il a maigri. Son teint rose s’en est allé,
Car longtemps pour bifteck il n’a mis dans sa panse
Que du biscuit de Ladysmith, chiche pitance,
Et des pruneaux de Kimberley.
De tout son attirail chasseur il ne lui reste
Qu’une besace avec des guêtres en lambeaux ;
Et de son complet neuf en scotch tweed à carreaux
Il n’a remporté qu’une veste.
107
Et maintenant sur son plastron éblouissant
Les blanchisseurs de Londres, à grands flots de potasse,
S’acharnent, mais en vain, à détruire la trace
Des taches de boue et de sang.
Mais bast ! il est content, car du haut des collines
Il a vu des couchers de soleil curieux,
Tels des héros mourant, la flamme dans les yeux,
Et contemplé maintes ruines.
Et, pour le muséum de Hyde Park, il a
Recueilli des morceaux de roche granitique,
Fûts écroulés, stèles rompus, – débris antique
D’une liberté qui fut là.
108
Pour le journal « La Semaine »
(qui ne dura que trois semaines)
Messieurs, j’ai lu votre Semaine
Et ce fut un mets de gala.
Le fumet vers vous me ramène,
Je viens vous dire : « Touchez-la ! »
J’ai respiré dans votre prose
Où l’art au vrai vient s’allier
Un parfum connu, quelque chose
De charmant et de familier.
Car sous l’énigme des paraphes,
Sous les pifs graves ou lutins,
J’ai, sans doute à leurs orthographes,
Reconnu des frères lointains.
109
J’ai revu l’ancienne phalange
Vierge de rênes et de bâts
Qui fit mordre à main sot la fange
Dans la grand’ plaine des Débats.
Je lamentais vos funérailles
Et soudain, à vivre entêtés,
Vous faisiez sonner les mitrailles
De vos verbes ressuscités.
Et j’ai dit : « Bravo, l’heure est bonne
Pour le geste et les beaux exploits :
Céans la paresse est félonne,
Faites œuvre de vos dix doigts.
« Taillez en lance votre plume
Pour découdre le laid, le faux,
Et qu’à votre mèche s’allume
L’étincelle de jours nouveaux.
110
« D’une parole franche et fruste
Clouez le mal à son écrou ;
Pour aider le règne du juste
Matez le règne du gros sou.
« Dans les vieux mots, outre vidée,
Mettez le sens neuf et profond ;
Soufflez l’amour, gonflez l’idée,
Bulle où les avenirs se font.
« Que la prudence soit honnie ;
Chargez d’un vigoureux : « Taïhaut ! »
La bêtise, la vilenie,
Qu’elle soit d’en bas ou d’en haut.
Barbouillez de votre écritoire
Les Homais qui, d’un front hardi,
Au crétinisme dans l’histoire
Ajoutent un tome inédit.
111
Bonheur ! au lieu de la fadaise
De nos feuilles à gros succès,
Nous entendrons l’âme française
Parler ferme, et parler français.
Et nous aurons la chance insigne
De voir, au moins tous les sept jours,
La Beauté sans feuille de vigne
Et la Vérité sans atours.
Allez ! si votre nouveau thème
Scandalise un cerveau transi,
Si quelque sot hurle : « Anathème ! »
L’esprit humain dira : « Merci ! »
112
Sur un exemplaire des « Confessions » de Jean-Jacques
À toi, l’un de ces fous léguant
Au monde de nouvelles bibles ;
Père des valets arrogants
Et des misanthropes sensibles ;
Des chemineaux qui sous les cieux
Marchent, frères de la nature,
Cueillant partout, insoucieux,
L’illusion et l’aventure ;
Qui, des rubans qu’ils ont volés
Incriminent les chambrières,
Et, de caprice auréolés,
Dans les parcs montrent leurs derrières ;
113
Page naïf et fanfaron,
Dont la vie aux multiples masques
De ta fontaine de Héron
Ressuscite les jets fantasques ;
Labyrinthe en qui se fourvoient
Le penseur, l’ascète et l’amant ;
Prêcheur, au lit de ta « maman »,
Comme un vicaire de Savoie ;
Platon que la lune a frappé,
Père des incroyants mystiques,
Des stylites émancipés,
Et père aussi des romantiques !
Ton âme étrange a résumé
Les paradoxes que nous sommes
Et dans son énigme exprimé
L’âme énigmatique des hommes.
114
Justice, devoir à la bouche,
Dans ton cœur ni bon ni pervers
Isolé, défiant, farouche,
Tu portas ton propre univers.
Ton désir plane sur les cimes
Tel celui d’un pâtre ingénu ;
Et pourtant tu n’auras connu
Que des amours illégitimes.
Tu plains les marmots qu’on délaisse
Et du lait maternel privés ;
Mais tu mets, humaine faiblesse,
Tes petits aux Enfants-Trouvés.
Malgré tout, ô Jean-Jacques, j’aime
Ton être en ces pages épars,
Pour être, en tes maints avatars,
Resté splendidement toi-même ;
115
Pour avoir gardé ta fierté,
Renié tous les esclavages,
Et brûlé pour l’humanité
D’amours et de mépris sauvages ;
Pour avoir, au progrès rétif,
Et sous le rire de Voltaire,
Chanté le Huron primitif,
Vengé les tremblements de terre ;
Entendu les secrètes voix
Du monde et de sa beauté pure
Et chéri, sous l’ombre des bois,
La solitude et la nature.
Toujours ton nom retentira
Pour défense des droits qu’on lèse,
Et l’éternité flétrira
Le vol du beurre de Thérèse.
116
D’un siècle à l’abîme voguant
Tu traînes la plainte fatale
Et le souffle d’un ouragan
Gonfle ta toge orientale.
De tes méninges tourmentés,
De tes nerfs et de ta gravelle
Jaillit le cri d’où sont hâtés
Les pas d’une hégire nouvelle.
Tous, issus de ton noble tronc,
Nous te suivons, troupe infinie ;
Prends sous ta garde, saint patron,
Tous les bohèmes de génie.
117
L’hiver sur la rue
C’est janvier : la lueur falote
Qui tombe du premier matin
Blanchit la ville qui grelotte
Sous la dent d’un froid tibétain.
Aux toits s’effrange une verdure
De cristaux, de sucres candis,
Et la neige luisante et dure
Laque les trottoirs engourdis.
La borne est une stalactite
Et la fontaine est un glaçon ;
Le poète en plâtre médite,
Chamarré de point d’Alençon.
118
L’arbre dresse comme une latte
Inerte, sur le ciel tout gris,
Son tronc noir où l’écorce éclate,
Et tord ses muscles rabougris.
Une stupeur lourde emprisonne
Les boulevards que le gel mord ;
Le square déserté frissonne,
Empli d’un silence de mort.
Un par un, soufflant dans leurs paumes,
Passent les piétons transis,
Et les foulards, comme des heaumes,
Enserrent les nez cramoisis.
Les pas font un bruit de crécelle ;
Le thermomètre sur le mur,
Morne, au plus bas de son échelle
S’effondre, et blâme Réaumur.
119
Là-haut le jour monte ; la place
S’allume, et sur maint toit perlé
Soudain chaque aiguille de glace
Reflète le soleil gelé.
L’asphalte est dur comme le marbre,
L’air est coupant comme l’acier ;
Le pavé, l’homme, l’oiseau, l’arbre,
Tout être fait : Ouf ! – C’est janvier.
Seul, un clan de moineaux s’agite
Sans souci d’Hiver et sans peur
Dans un cercle étroit que limite
Une grise et chaude vapeur.
À grand bruit leur leste nuée
Grouille, et d’un caquet infini
Acclame la douce buée
Qui les entoure comme un nid.
120
Chaque glouton se rue et pille
Le chaud repas inespéré,
Et leur bec rageur éparpille
L’avoine et le chaume doré.
Au défi de l’âpre nature
Et sous l’orbe hostile des cieux
Eux jasent, gavés de pâture,
Réchauffés, repus et joyeux.
Le passant amusé s’arrête
Devant ce friand carnaval
Et, près du coin, tournant la tête
En sourdine, le bon cheval
Suit d’un air paterne et modeste
La troupe des moineaux grivois,
Comme ému d’avoir, d’un seul geste,
Créé tant d’heureux à la fois.
121
Fabliau
L’autre jour, dans le parc insigne
Que j’ai près de Kor-el-Fantin,
J’errais sous la palme et la vigne
Moites des perles du matin.
Croyant ma paresse isolée,
Je flânais sans hâte et sans but ;
Soudain, au détour d’une allée
Un couple étrange m’apparut.
C’était une très jeune fille
Au regard rieur et taquin,
Penchée au long de la charmille
Avec une paille à la main.
122
L’autre était un escargot morne
Qui de son heaume ténébreux,
Faisait saillir sa double corne
En un effort aventureux.
La larve étirait ses antennes
Comme après un pesant sommeil,
Vers les atmosphères lointaines,
Vers l’inconnu, vers le soleil.
À tâtons, d’aurore grisée,
Folle d’un espoir glorieux,
Elle aspirait à la rosée
Et scrutait l’infini des cieux.
Elle allait aimer, être libre !...
Mais le petit monstre têtu,
L’enfant, sans broncher d’une fibre,
La piquait avec son fétu.
123
Et la malheureuse limace,
Étreinte d’un effroi subit,
Rentrait vite en sa carapace
Et se renfrognait dans sa nuit.
Moi, je songeais sous la tonnelle
Que, par votre dédain moqueur,
Ainsi vous avez fait, cruelle,
Se recroqueviller mon cœur.
124
Le billet doux du carabin
Jusqu’à ce soir, blonde Lucie,
Je croyais m’être sans retour,
Par miracle d’antisepsie,
Immunisé du mal d’amour.
Je croyais, dans mon cœur frigide
Ainsi qu’un marbre d’hôtel-dieu
N’offrir au bacille morbide
Qu’un antipathique milieu.
J’en étais sûr, nulle cellule
En moi qui ne fût à l’abri
Du doux symptôme qui pullule
Dans un plasma moins aguerri.
125
Grâce à la vertu souveraine
Des prompts sérums que nous créons,
J’avais mis hors de mon domaine
Les redoutables vibrions.
Hélas ! illusion risible !
Sous ton œil où l’ardeur se peint
Je me revois plus susceptible
Qu’un cochon-d’inde ou qu’un lapin.
Devant toi, chère créature,
Mon sang, que sa flamme a trahi,
N’est plus qu’un bouillon de culture
Par mille fièvres envahi.
Et ma lèvre, au repli sonore
De ton baiser contagieux,
Sent un fourmillement éclore
De microbes délicieux.
126
Conseil
Au coin fleuri de l’avenue
Comme je passais ce matin,
J’ai vu venir une inconnue
Très blonde, en jupe de satin.
Sa figure était douce et sage,
Son maintien pudique et charmant ;
Mais la courbe de son corsage
Sur son col s’ouvrait hardiment.
La fronce de la mousseline
Enchâssait d’un treillis léger
Un triangle de sa peau fine
Blanc et rose à faire rêver.
127
Et, sur le vert sombre des arbres,
Ce blason à l’éclat troublant,
Blanc et rose comme les marbres,
Tranchait, encor plus rose et blanc.
Elle se rapprochait, très lente,
Et, furtif, je vis sans effort
Parmi cette blancheur vivante
Étinceler une croix d’or.
La croix mirait l’aube candide,
Mais nul n’eût su dire, je crois,
Si l’aurore était plus splendide
Sur la poitrine ou sur la croix.
La croix avait l’éclat des dagues
Qui percent le champ d’un vitrail ;
L’épiderme, des reflets vagues
De lait, de lis et de corail.
128
Or, dans ce spectacle, un mystère
Piquait mon esprit curieux ;
Car pourquoi ce symbole austère
Dans cet écrin luxurieux ?
As-tu songé, belle ingénue,
Qu’en l’ornant d’un rival décor
La gloire de ta gorge nue
Obscurcirait l’autre trésor ?
Dans cet Éden pur qu’on envie
N’as-tu pas vu, se dérobant
Aux rameaux de l’arbre de vie
La tête de l’ancien serpent ?
L’or sacré qui sur toi repose,
Parant son moelleux coussin,
Fait, comme en une apothéose,
Luire la neige de ton sein.
129
Or plus d’un, à voir cette image
Sur le velours de ce rideau,
Va, tournant à mal son hommage,
Préférer le cadre au tableau.
Et tu tiens mon âme incertaine
Flottante entre deux paradis :
La croix prêche que je m’abstienne,
Mais la chair murmure : « Jouis ».
D’une audacieuse prouesse
Sans scrupule te faisant jeu,
Oses-tu, charmante déesse,
Te mettre en lutte avec un Dieu ?
Va, c’est de l’infernale auberge
Quelque hôte subtil qui tenta
D’unir sur ta poitrine vierge
Cythère avec le Golgotha.
130
Pour que nul charme impur n’émane
Du signe auguste que je vois,
Enfant, cache la chair profane
Si tu veux arborer la croix.
131
Pour des cheveux
En docile et gentille amante
Attentive à ce que je veux,
Tu m’as remis hier, charmante,
Une mèche de tes cheveux.
Dans le sachet de tulle rose
Enfermant le trésor léger
Ce billet de ta fine prose,
Inattendu, m’a fait songer :
« Pour tisser de ces liens frêles
Que mon âme habita longtemps,
Une chaîne au cœur où tu mêles
Un fouillis d’amours inconstants. »
132
Je me dis : « La leçon est forte,
Et j’en aurais quelque rancœur
Sans le beau don qui réconforte
Et ma conscience et mon cœur. »
Là-dessus, ainsi qu’une chèvre
S’ébrouant dans la fenaison,
Goulûment j’ai plongé ma lèvre
Dans la molle et douce toison.
Mais soudain, nouvelle surprise,
Des mailles du blond écheveau
Un parfum qui trouble et qui grise
M’est monté tout droit au cerveau.
Ces brins fous de ta chevelure,
Comme de flamme pénétrés,
Ont fait courir une brûlure
Intense en mes sens égarés.
133
Et mon âme, presque inquiète,
En chacun de ces fils ténus
A senti la touche secrète
De sortilèges inconnus.
Pourtant, aux jours de mes détresses,
Maintes fois, fuyant le soleil,
J’avais dans la nuit de tes tresses
Trouvé le calme et le sommeil.
J’avais humé leur senteur douce,
Et jamais leur flot familier
Ne m’avait, en une secousse,
Jeté cet embrun singulier ;
Cet arome riche et bizarre,
Câlin, pénétrant et subtil,
Comme un orchis splendide et rare
Parfois en porte à son pistil,
134
Ou comme, en des fourneaux étranges
Armés de tubes aux longs cols,
En pourraient avoir des mélanges
D’invraisemblables alcools.
Dis-moi, dans quel philtre sauvage
A plongé ce duvet soyeux ?
Quelle ensorceleuse ou quel mage
L’a muni d’arts prestigieux.
Parle, est-ce bien de ta couronne
Que ces joyaux me sont venus ?
N’aurais-tu pas pillé, friponne,
Le diadème de Vénus ?
Ah ! ne crains plus que je te brave !
Avec cette chaîne à mon cou
Toujours je serai ton esclave,
Tu me traîneras n’importe où...
135
Je suivrai jusqu’au bout des mondes,
Plein d’une ivresse sans remords,
Le parfum de tes tresses blondes
Et l’éclat fauve de leurs ors.
Mais, chère, si rien ne peut rendre
La paix à mes centres nerveux,
Au moins daigneras-tu m’apprendre
Le mystère de ces cheveux ?...
136
V
Chanson nomade
137
Le désert
J’suis Arab’ sans en avoir l’air
Et ma vie s’coul’ dans un désert,
Une désolation à pein’ pénétrée
Au fond de l’Arabie Pétrée,
Ousqu’il n’y a rien qu’ du sable gris,
Larrabi,
Dans la plain’, les butt’s et les creux,
Dans les fent’s des galets ocreux,
Dans les sandal’s et dans les yeux ;
Tant de sable, mon Dieu ! tant d’sable !
Comm’ si l’Pacifique, obsédé du diable,
Avait filtré à travers tout son sable !
Sur ce parterr’ de sable gris,
Larrabi,
C’qui pouss’, c’est les moignons tordus
Et pointus d’quéq’ maigres cactus
Qu’ont l’air accroupis sur la dune,
La nuit, pour fair’ peur à la lune,
138
Et l’jour, qu’ont l’air de sing’s méchants
Prêts à vous griffer en passant,
Et des mouss’s en papier mâché
(Ou s’rait-ce d’la cendre ayant cru végéter ?)
Qui craqu’nt et s’défont sous votr’ pied.
Pas de trèfle, pas de bruyère,
Pas d’foin d’odeur ni d’fougères,
Pas de merles dans les buissons,
Pas de buissons, et pas d’chansons.
Pas d’pacages où le bétail broute,
Pas de haies vives et pas d’routes.
Ni homm’ ni femm’, bien entendu,
Pas plus qu’dans l’paradis perdu.
La richess’ de ce royaum’-ci,
Larrabi,
Est tout’ dans sa superficie ;
I’ s’y empil’, sans qu ça renverse,
Des mill’s, des kilomètr’s et des verstes.
Les patrimoin’s, les parcs Lenôtre,
S’mesur’nt d’un horizon à l’autre
Et s’étal’nt sous le dur soleil
Tous plats, tous chauv’s et tous pareils.
139
L’âm’ se sent mince et comm’ fondue
D’vant tant et tant d’étendue
Si nue ! et quant aux oasis,
C’est des cont’s de cerveaux moisis ;
Et la mann’, pour s’faire un festin
Faudrait se l’ver d’trop grand matin.
C’est dans c’vaste et large pays
Qu’en bon Arab’ j’ai mon gourbi,
Et là, depuis vingt ans entiers,
J’fais l’commerce des briqu’s et mortiers,
Que pour du biscuit, d’loin en loin,
J’trafique à mes frèr’s les Bédouins ;
Et l’reste du temps, je m’pavane
Loin du sentier des caravanes.
J’suis seul, mais je suis libre aussi,
Larrabi,
Dans c’te capital’ du Gobi
Y a pas d’règlements qui m’embêtent ;
Avec moi-mêm’ j’peux fair’ la fête,
J’peux être bolchévik, si j’veux,
Sans qu’ça rend’ les banquiers nerveux ;
140
Et j’suis pas bousculé quand j’passe :
La rue occupe tout l’espace.
Mais c’est vrai que l’domaine est chaud
À rendr’ piteux les hauts fourneaux ;
À r’gretter la r’traite bucolique
D’la sous-cal’ des transatlantiques ;
Si chaud, que la plupart des êtres
Sont empaillés avant de naître,
C’qui fait qu’ils ne naiss’nt pas du tout.
L’air s’révolte et fuse en grisou,
Le soleil ouvre un’ gueul’ de braise ;
Pour parasols à c’te fournaise
Y a qu’des palmiers aux feuill’s d’enseigne
Qui laiss’nt passer l’jour comme des peignes.
Au fait, sur l’sol que c’feu surplombe,
J’suis l’seul écran à fair’ de l’ombre
Et j’me r’présente, au coup d’midi,
Un copeau dans un incendie,
Larrabi
Puis c’qu’achèv’ de m’rendre stupide,
C’est tant d’flamme et si peu d’liquide !
Ce que j’donn’rais pour une rivière,
141
Pour une mare, pour une gouttière !
Oh ! l’eau qui fredonne et qui rit !
Mais, au trou des fossés croupis,
Larrabi,
I’ n’en rest’ pas, d’puis l’temps qu’ell’ bouille,
Assez pour flotter une grenouille,
Et j’suis des jours, quoiqu’maladif,
Sans l’plus minime apéritif,
Forcé, comm’ les chameaux, d’bercer
D’espéranc’s mon gosier gercé.
Y a les mirages : c’est drôl’ comm’ tout !
C’est des rêv’s qu’on fait tout d’bout ;
On voit des tours, des esplanades,
Des bois, des fontain’s qui cascadent,
Des icoglans et des houris,
Larrabi.
Mais l’plus rasant de c’phénomène,
C’est qu’tout’s les chos’s qui s’y promènent,
Les homm’s, les forêts vierg’s, tout ça
S’tient et circul’ la tête en bas
C’qui vous donn’ la sensation bête
D’avoir les antipod’s sur la tête...
142
Et puis c’n’est qu’un nuage farceur
Qui s’était payé votr’ bon cœur.
Non, c’n’est pas l’pays d’Rarahu !
La nuit, les chacals font l’chahut,
Quéq’ lion ou quéq’ tigre s’amène,
Ou bien de dégoûtant’s hyènes
Qui dans les môl’s de sable gris,
Larrabi,
Déterr’nt les macchabées pourris
Et rigol’nt dans leurs faces de fouines
En s’pourléchant leurs sal’s babines.
Vous n’sauriez croir’ comm’ ces animaux-là
Hurl’nt faux et triste : on dirait un glas !
Quant i’ s’mett’nt tous à faire : Hou ! hou !
J’ai l’cauch’mar des topapahous.
Et l’simoun, c’est ça qu’est bassinant !
Figurez-vous la ros’ des vents
Qui de sa tige s’rait secouée
Et s’effeuill’rait sur la contrée ;
Ou tous les tuyaux à soupirs
Crevés dans l’usin’ des zéphyrs.
143
Comme une caval’rie d’uhlans ivres
Du fond d’l’horizon ça dérive
Dans une charge qu’emporte en l’air
L’sol et la toitu’ du désert.
C’est tous les tonnerr’s, tout’s les trombes,
Tous les cyclones et tout’s les bombes.
Pis qu’des goul’s de Mille et une Nuits
Ca braill’, ça miaule et ça gémit,
Larrabi,
Et ça souffle à travers votr’ porte
Tout l’sel et l’soufr’ de la Mer Morte.
Ah ! mais vous’ n’m’avez pas compris !
Ou p’t’êr’ vous croyez que j’faribole ?
Tout ça, c’est des symboles,
Et j’en grimaç’ plus que j’n’en ris,
Larrabi,
L’désert qui sèch’ dans sa torpeur,
C’est la grande solitude de mon cœur ;
Et les milliards de grains de sable,
C’est tout les atôm’s lamentables
De mes pensées et de mes rêves
Que mon âm’ retourne et soulève ;
144
Et l’soleil qui flambe et qui cuit,
C’est ma fièvre et c’est mon ennui.
La soif qui m’ronge comme un vautour,
C’est l’tourment qu’j’ai d’un grand amour ;
Et l’épin’ des cactus, hélas !
C’est le cœur de cell’ qui n’m’aim’ pas.
Et mon commerce, ah ! mon commerce,
C’est les métiers vils que j’exerce
D’puis que l’mond’ chic m’a fichu orphelin
Et que j’turbine hors du droit ch’min,
Nomade, et sevré d’sympathie,
A’ caus’ d’mon manq’ d’orthodoxie.
Les bêt’s rongeant les cadavr’s désossés
C’est les souv’nirs qui dévor’nt mon passé ;
Et les mirages foux qui s’renversent
C’est mes espoirs que l’sort boul’verse ;
Et l’espace vide, illimité,
C’est l’fantôm’ de ma liberté ;
Et l’simoun qui siffle et qui mord
C’est la vie qui, d’tout son effort,
M’pouss’ vers le Grand Sahara d’la mort.
145
VI
Chanson intime
146
Âme-Univers
En mon âme, comme en des jours,
Flottent, lumières nuancées,
Des rayons qui sont des amours,
Des reflets qui sont des pensées.
En mon âme, comme en des nuits,
Errent, au caprice des songes,
Des spectres qui sont des ennuis,
Des sylphes qui sont des mensonges.
En mon âme, comme en des cieux,
Évoluent en orbes de flammes
Des étoiles qui sont des yeux
Et des lunes qui sont des âmes.
147
En mon âme, pareille au temps,
Se succèdent, flot monotone,
Des fièvres qui sont le printemps
Et des frissons qui sont l’automne.
En mon âme, comme aux jardins,
Se frôlent, en l’émail des vases,
Des glaïeuls qui sont des dédains
Et des lis qui sont des extases.
En mon âme, comme aux prés verts,
Papillonnent, buvant les sèves,
Des linottes qui sont des vers
Et des merles qui sont des rêves.
En mon âme, comme en les bois,
Glissent, aux surprises des routes,
Sous des chênes qui sont mes fois
Des reptiles qui sont des doutes.
148
En mon âme, comme aux lavoirs,
Se déchirent, en troupes blêmes,
Des brebis qui sont des espoirs
Et des loups qui sont des blasphèmes.
En mon âme, comme zéphyrs
Ou ruisseaux à l’ombre des charmes,
Coulent des brises de soupirs
Et des sources qui sont des larmes.
En mon âme, comme en les flots,
Se soulèvent, mouvantes plaines,
Des vagues qui sont des sanglots,
Des tempêtes qui sont des haines.
En mon âme, comme aux enfers,
Vont, rivés, aux squelettes caves,
Des souillures qui sont des fers
Et des remords qui sont des laves.
149
Noël intime
Oh ! qu’ils furent heureux, les pâtres de Judée,
Éveillés au buccin de l’Ange triomphant,
Et la troupe des Rois par l’Étoile guidée
Vers le chaume mystique où s’abritait l’Enfant !
Tous ceux qui, dans la paix de cette nuit agreste,
Trouvèrent le Promis, le Christ enfin venu,
Et ceux même, ignorants de l’Envoyé céleste,
Qui L’avaient repoussé, mais du moins L’avaient vu !
La Mère, s’enivrant d’extase virginale,
Joseph, pour qui tout le mystère enfin a lui,
Et l’étable, et la crèche, et la bise hivernale
Par les vieux ais disjoints se glissant jusqu’à Lui !
150
Tout ce qui Le toucha dans sa chair ou son âme,
Tout ce que son rayon commença d’éblouir,
Princes savants, bergers pieux, Hérode infâme,
Tout ce qui crut en Lui, fût-ce pour Le haïr !
Oh ! qu’ils furent heureux ! Moi, dans l’ombre muette,
Je m’assois, pasteur morne et blême de soucis,
Et jamais un Archange à ma veille inquiète
Ne vient jeter le Gloria in excelsis.
Je scrute le reflet de toutes les étoiles,
Mage pensif, avec un désir surhumain,
Mais leur front radieux n’a pour moi que des voiles
Et pas une du doigt ne me montre un chemin.
Et mon âme est la Vierge attendant la promesse,
Mais que ne touche point le souffle de l’Esprit,
Ou le vieillard en pleurs qu’un sombre doute oppresse
Et qui n’a jamais su d’où venait Jésus-Christ.
151
Je suis l’étable offrant en vain son sol aride
Au Roi toujours lointain et toujours attendu ;
Et dans mon cœur voici la crèche, berceau vide,
Où le vent froid gémit comme un espoir perdu.
152
Sympathie astrale
Comme des astres seuls dans les éthers sans fin,
Suivant l’orbe cruel dont la loi les captive,
Rose, nos cœurs erraient par la route pensive
Où vont les cœurs amis qui se cherchent en vain.
Comme des astres seuls que leur flamme consume,
Et qui, dans l’infini, mélancoliquement
Dispersent les rayons où saigne leur tourment
Sans que pour leur sourire aucun reflet s’allume ;
Rose, nos cœurs erraient, de rêves lacérés,
Et parmi la gaieté de la tourbe qui passe,
Nous mourions de marcher isolés dans l’espace
Et du regret latent de nous être ignorés.
153
Mais un jour, j’ai senti frémir au loin ta plainte ;
Ta lueur a percé, rapide, mon exil,
Et dans mon être, ému d’un effluve subtil,
Chaque atome a vibré sous l’attraction sainte.
Nous nous sommes aimés sans nous connaître encor,
Et sans que le baiser eût fiancé nos lèvres
Nos âmes se donnaient en d’électriques fièvres
Et nos jeunes désirs chantaient des hymnes d’or.
Trop loin pour que nos yeux fondissent leurs prunelles,
Nous mirions nos pensers comme des cristaux purs,
Extasiés de voir dans nos rêves obscurs
S’allumer le flambeau des amours éternelles.
Mais déjà, sans pitié, dans notre âpre chemin
L’inflexible Destin nous entraînait plus vite :
Et nous suivions chacun notre fatal orbite,
Comme des astres seuls dans les éthers sans fin...
154
Le château de l’amie
J’ai dit : « Pas de repos pour mon cœur vagabond,
Pas de trêve au Désir éternel qui le ronge :
Il lui faudra toujours errer comme en un songe,
Nomade sans abri dans le désert profond.
La Pensée est chimère et l’Amour est mensonge ;
La Beauté cache un piège et la mort est au fond ;
La Femme est l’inviteuse impure du démon :
Ah ! vienne le Néant où tout l’être se plonge !
Mais l’Amie apaisante et douce, en souriant,
A remis sur mes yeux le bandeau confiant
Et calmé dans l’oubli mon cœur gonflé d’épreuves ;
En son château fermé, loin du Doute obsesseur,
Elle m’endort au son d’un murmure berceur
Et me guide au chemin des Illusions neuves.
155
À une dame de Florence
Votre amour coule en moi comme un fleuve des monts
Jailli des purs sommets que couronne le givre ;
Sa vague lentement déracine et délivre
Mon cœur, roc enlisé parmi les goémons.
Votre amour souffle en moi comme un vent de la mer
Molli soudain après la tempête. Il soulève
Et pousse vers la côte où le soleil se lève
Mon cœur, vaisseau perdu sur le grand flot amer.
Votre amour croît en moi comme un bosquet fleuri
Plein de sève féconde et de nouvelles pousses.
Il change en un berceau de feuilles et de mousses
Mon cœur, jardin brûlant où l’espoir a péri.
156
Votre amour luit en moi comme un astre d’été
Irradiant la joie invincible des choses ;
Il perce de rayons fantastiques et roses
Mon cœur, caveau profond par la nuit habité.
Votre amour vit en moi comme une âme d’emprunt
Et meilleure que l’autre, et qui m’est plus intime ;
Le sang qu’elle recrée en mes veines ranime
Mon cœur, fantôme inerte, ombre d’un cœur défunt.
157
À une qui se croit seule
Vous croyez habiter la morne solitude
Dans le désert du cœur et le froid de l’oubli ;
Et votre âme a souvent la sombre quiétude
D’une tombe où l’Amour gîrait enseveli.
Vous croyez être seule en votre maison vide
À voir les aubes naître et les soleils mourir,
Seule à jeter vos jours au fond du gouffre avide,
Seule pour travailler et seule pour souffrir.
Lorsque le soir d’automne a bruni vos fenêtres,
Et que la lampe veille à vos rideaux fermés,
Vous croyez que nul souffle, écho des autres êtres,
Ne rompra le silence où vous vous enfermez.
158
Mais non : des âmes sœurs, qui vous semblent lointaines,
Vous entourent en cercle et suivent tous vos pas,
Et votre ombre se peuple, aux heures incertaines,
De fantômes amis qui ne vous quittent pas.
Ils viennent avec vous porter les lourdes tâches,
Ranimer les espoirs avec les souvenirs,
Affermir les instants où nous sommes tous lâches,
Prêter leurs yeux aux pleurs et leurs cœurs aux soupirs.
Ils vous disent des mots de calme et de courage,
Ils dispersent la brume où votre âme a flotté ;
Parfois, à votre insu , au sein noir de l’orage,
Ils font luire l’éclair béni de la gaieté.
Et lorsque vous livrez vos sens raidis de fièvres
Au sommeil sans amour qui ne peut reposer,
Souvent un ami vient se pencher sur vos lèvres
Et vous faites soudain le rêve d’un baiser.
159
Sagesse
Elle m’a dit : « Soyons amis, mais sans excès,
Sans rien de ces horreurs que l’amour autorise ;
Passe pour l’amitié, moins sujette aux accès,
Qui sait garder les tons dans une teinte grise.
« Je veux des sentiments paisibles et discrets,
Rien que tremper sa lèvre à la coupe qui grise,
Frôler la passion, sans fièvres ni secrets,
Et sur tout observer la mesure précise. »
Je croyais écouter la déesse Pallas,
Et, disciple forcé, j’admirais en silence
Cette raison si haute et si rigide, hélas !
Mais sur la borne étroite où leur pied se balance
Je voyais, étourdis de ces sages accents,
L’Amour et l’Amitié bouder en même temps.
160
À deux amies
J’errais, lassé, sur une grève
Rude, sans ombre et sans chemin ;
J’ai vu venir, comme en un rêve,
Deux sœurs qui se donnaient la main.
Leur pas était ferme et paisible,
Leurs yeux étaient calmes et doux,
Malgré qu’une charge invisible
Parfois fît ployer leurs genoux.
Leur front reflétait la lumière
D’un espoir intime et vainqueur
Quoiqu’une larme à leur paupière
Jaillît des sources de leur cœur.
161
Leurs cheveux, à la brise folle
Flottaient, pénétrés de rayons,
Et dans l’azur leur auréole
Semblait tracer de clairs sillons.
Mais derrière elles, tache sombre
Sur l’argent des sables déserts,
L’âpre soleil projetait l’ombre
Des maux qu’elles avaient soufferts.
Je respirai sur leur passage
Des fleurs aux étranges parfums ;
C’étaient, fanés à leur corsage ;
Les lis de leurs amours défunts.
L’une était sérieuse et blonde ;
Son regard scrutait fixement
Quelque énigme obscure et profonde
Au fond du lointain firmament.
162
Elle marchait, sereine et sûre,
Vers l’inaccessible horizon,
Portant aux traits de sa figure
Le Vouloir avec la Raison.
Et dans sa lèvre confiante
Et dans son col presque hautain
Se devinait l’âme vaillante
En lutte contre le Destin.
L’autre, brune, était plus rêveuse :
Son sein se gonflait d’un soupir
Vers quelques île mystérieuse,
Là-bas, sur la mer de saphir ;
Vers l’Ile idéal et choisie
Où, pour faire un baume aux douleurs,
La Tendresse et la Poésie
Croîtraient partout comme des fleurs.
163
Toutes deux d’un cruel caprice
Semblaient porter le joug trop lourd :
L’une en vain cherchant la justice
Et l’autre regrettant l’Amour.
Moi, soudain, de ma rêverie
Suivant les mystiques chaînons,
Je disais : Hélène et Marie,
Que je sentais être leurs noms.
Et sans que j’eusse, ce me semble,
Vers elles rapproché mes pas,
Désormais nous marchions ensemble
Et notre cœur n’était plus las.
164
Mon cœur
Ah ! mon cœur est un gouffre insondable et béant
Où le Désir écume et bout comme une braise,
Et, pauvres oiseaux fous qu’attirait le néant,
Tous mes amours sont là tombés dans la fournaise.
Amours naïfs des jours de mes robes d’enfant,
Amours sacrés, rayons de ma jeunesse austère,
Amours cruels, qui brisiez l’âme en triomphant,
Amours maudits, courbés de honte, et qu’il faut taire.
Les amours nés au choc d’un regard fugitif,
Au charme d’un sourire, au tulle d’un corsage ;
Ceux qu’a lancés de loin au cœur inattentif
L’arc rose d’une lèvre où l’aveu se présage.
165
Les amours patients et sûrs, calmes et doux,
Faisant à l’âme comme un nid sur une cime,
Et les amours trahis qu’on traîne à deux genoux :
Tous mes amours sont là dans mon cœur, cet abîme.
Aucune n’a déserté l’abri vertigineux,
Nul n’a péri, ployant au souffle qui l’embrase ;
Tous sont vivants encore et, plaintif ou joyeux,
Leur chœur chante toujours les larmes ou l’extase.
Tous mes amis d’hier et des passés lointains,
Ceux qu’abrite mon toit, les autres dont l’absence
A fait l’ombre plus vague et les traits incertains,
Ceux que m’a pris la mort même, ou l’indifférence ;
Mon cœur les gardes tous, trésor pieux et cher,
Sources de son ivresse et de ses agonies,
Et les frissons anciens de l’âme ou de la chair,
Il les revit dans leurs caresses rajeunies.
166
Qu’importe qu’il s’élance à de nouveaux désirs
En une soif d’aimer tyrannique et suprême ?
Il reste empreint du sceau des premiers souvenirs,
Et tout ce qu’il chérit un jour, toujours il l’aime.
Il est inassouvi parce qu’il est profond,
Il veut tout consumer parce qu’il est intense,
Mais ce qui dans sa flamme invisible se fond
Dure plus beau, paré d’une éternelle essence.
Laissez donc nos destins intimes se lier,
Sœur nouvelle, chère âme, hier encore inconnue.
Mon cœur vous attendait ; l’abîme hospitalier
Se fait riant et doux pour votre bienvenue.
Prenez place, ma reine, au cercle radieux ;
Des amantes d’antan ne soyez point jalouse :
Comme si l’univers ne portait que nous deux
Vous m’aurez tout entier, ô ma millième épouse !
167
Que votre âme se ferme aux doutes obsesseurs ;
Qu’elle tende plutôt des lèvres fraternelles
À celles qu’un destin mystique fit vos sœurs ;
Je vous aimerai mieux en vous aimant pour elles.
Notre tendresse ira plus pure se créant
Pour avoir du Soupçon ignoré le fantôme,
Et nos deux cœurs grandis feront un cœur géant
Où la terre et les cieux sembleront un atome...
Ah ! mon cœur est gouffre insondable et béant !
168
169
Table
I. Chanson grave........................................................ 5
Optimisme.............................................................. 6
Les étoiles .............................................................. 7
Le nénuphar ........................................................... 8
Les berceaux .......................................................... 9
Soleil d’hiver........................................................ 10
Petit nuage............................................................ 11
Mosaïque ancienne .............................................. 13
Évocation ............................................................. 14
La mort de Champlain ......................................... 16
II. Chanson mystique................................................ 19
L’hostie du maléfice ............................................ 20
III. Chanson plaintive ................................................ 64
La complainte du cœur noyé................................ 65
La triste histoire de Li-Hung Fong....................... 74
IV. Chanson folâtre.................................................. 100
La guerre de Cuba.............................................. 101
Retour de chasse ................................................ 106
170
Pour le journal « La Semaine ».......................... 109
Sur un exemplaire des « Confessions » de
Jean-Jacques .................................................... 113
L’hiver sur la rue................................................ 118
Fabliau ............................................................... 122
Le billet doux du carabin ................................... 125
Conseil ............................................................... 127
Pour des cheveux ............................................... 132
V. Chanson nomade................................................ 137
Le désert............................................................. 138
VI. Chanson intime .................................................. 146
Âme-Univers...................................................... 147
Noël intime ........................................................ 150
Sympathie astrale............................................... 153
Le château de l’amie .......................................... 155
À une dame de Florence .................................... 156
À une qui se croit seule...................................... 158
Sagesse............................................................... 160
À deux amies ..................................................... 161
Mon cœur........................................................... 165
171
172
Cet ouvrage est le 30e publié
Dans la collection Littérature québécoise
par la Bibliothèque électronique du Québec.
La Bibliothèque électronique du Québec
est la propriété exclusive de
Jean-Yves Dupuis.
173